L’engagement d’adultes vulnérables dans la lutte au changement climatique

Selon Tubiana et Kieken, «  l’idée que les effets secondaires du développement économique puissent être assez puissants pour perturber les équilibres climatiques planétaires a été difficile à accepter  » (2007, p. 749). Pourtant, aujourd’hui, impossible de nier cette réalité documentée par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), qui étudie le phénomène à l’œuvre, les scénarios de changement climatique (CC) et leurs impacts sur les systèmes humains et naturels. Il apparaît aussi que les risques liés à l’évolution du climat sont inégalement répartis : les populations et les communautés défavorisées de tous les pays au Nord comme au Sud sont et seront les plus affectées. L’émergence de mouvements sociaux se réclamant de la justice climatique résulte de ces situations inégalitaires. Le CC est donc devenu une réalité avec laquelle les sociétés, notamment la société québécoise, doivent composer. Or, il semblerait que plusieurs personnes et groupes sociaux ont de la difficulté à le comprendre et ne savent pas comment faire face aux inquiétudes de ce problème globalisé. Des chercheurs dont Diane Pruneau ont ainsi fait certains constats qui pourraient constituer des obstacles à toute proposition de changement : d’abord, les concepts environnementaux et météorologiques qui définissent le CC seraient en général mal compris par la population. Ses impacts seraient également plus connus que ses causes. Le CC est un phénomène difficile à percevoir en raison de son caractère diffus dans le temps et de ses effets dispersés dans l’espace. Aussi, les personnes ont en général peu conscience de sa gravité dans un futur proche et de son irréversibilité. De plus, l’incertitude de l’existence du phénomène persisterait encore en raison des médias (principale source d’information) qui tempèreraient les inquiétudes et introduiraient de la confusion chez les citoyen.ne.s (Clover et Hall, 2010)(1). Ces dernier.ère.s attribueraient la responsabilité du CC aux «  autres  » et se déclareraient incapables d’avoir une emprise sur ce problème. Enfin, le CC ne serait pas une priorité pour les citoyen.ne.s d’où leur faible niveau d’engagement à réduire leurs émissions de gaz à effet de serre (GES) (Pruneau et al., 2008)(2). Malgré les grandes manifestations pour le climat à l’automne 2019, une question demeure : comment accompagner les citoyen.ne.s et plus spécifiquement les adultes en situation de vulnérabilité dans l’appropriation de cette problématique socioécologique? Comment accroître leur capacité d’agir pour réduire les effets sur le changement climatique? L’apprentissage et plus largement l’éducation au CC sont une des avenues clés pour favoriser l’adaptation des populations et l’innovation sociale dans la mise en place de mesures d’atténuation. Cela en va de même pour les institutions gouvernementales qui devraient être plus proactives dans l’instauration de mesures concrètes et cohérentes de réduction des émissions de GES afin de respecter les engagements pris lors de conférences internationales.

Pourquoi les adultes en situation de vulnérabilité?

Pour répondre à cette problématique environnementale du CC que nous avons campée dans le champ de l’éducation, une recherche en partenariat avec plusieurs organismes communautaires a été menée par notre équipe. Notre objectif général était de concevoir, d’expérimenter, puis d’évaluer un programme d’éducation au CC ciblant des adultes fréquentant un organisme d’éducation populaire en vue de concevoir un guide pédagogique accessible à ces organismes et aux adultes. Le choix de ce public particulier d’apprenant.e.s présente une pertinence scientifique et sociale. Tout d’abord, peu de chercheur.euse.s se sont penché.e.s jusqu’à présent sur l’éducation relative à l’environnement (ERE) des adultes (Villemagne, 2017)(3). Contrairement aux jeunes, il est difficile de rejoindre les adultes pour aborder les enjeux environnementaux dans des contextes d’éducation formelle, comme les milieux d’enseignement, car ils et elles y sont sous-représenté.e.s. De plus, dans des contextes non formels, nombre d’activités éducatives qui leur sont proposées demeurent informatives et reposent souvent sur une présence passive. Généralement, ils et elles peuvent assister à des activités d’éducation relative à l’environnement dans des institutions muséales ou encore des parcs nationaux ou régionaux, qui sont très ponctuelles et peu engageantes. Il en va de même pour les adultes présent.e.s dans les organismes d’éducation populaire où les projets en environnement se résument à des écogestes ou des ateliers de sensibilisation. Pourtant, le potentiel de développement de l’ERE des adultes en tant que force de changement est considérable. Collectivement, c’est le développement d’un agir écocitoyen qui est visé. Il s’agit pour les citoyen.ne.s de participer à des actions et des problématiques collectives ayant pour objectif d’influencer ou d’accompagner les acteurs politiques et économiques de leurs communautés dans des décisions écoresponsables, génératrices d’innovations écosociales. Qui sont ces adultes et comment les rejoindre?

La recherche de développement d’un programme d’éducation au CC est la méthodologie choisie (Loiselle et Harvey, 2009)(4). Notre recherche de nature interprétative avait une visée très pragmatique puisqu’elle avait pour objectif général de concevoir, d’expérimenter et d’évaluer aux fins d’amélioration un programme d’éducation ancré dans le champ particulier de l’éducation relative à l’environnement des adultes. Les grandes étapes de la recherche découlent donc de cet objectif. Deux types de participant.e.s étaient engagé.e.s dans la recherche. D’une part, ce sont la formatrice du Centre de services éducatifs (CSEP) du Haut-Saint-François, la coordonnatrice du Conseil Régional de l’Environnement de l’Estrie (CREE) ainsi que les deux chercheuses de l’Université de Sherbrooke. D’autre part, ce sont quatorze personnes en apprentissage au CSEP qui ont été impliquées dans l’expérimentation du scénario d’apprentissage, d’une durée de 26 semaines. Parmi ces adultes, deux tiers étaient des femmes et un tiers des hommes. Le niveau de scolarité des participant.e.s était assez faible puisqu’ils et elles possédaient un niveau de secondaire trois ou moins. La situation n’a rien de surprenant au regard des motivations qui ont conduit la plupart des adultes à fréquenter le CSEP, à savoir réussir un test de développement général en vue de s’inscrire en formation professionnelle. Durant la recherche, la collecte de données a reposé sur plusieurs stratégies complémentaires. Un journal de bord a été tenu par chacun.e des adultes et chacun.e des partenaires. Un questionnaire de satisfaction rempli par les adultes ainsi que des tests sur les apprentissages réalisés ont été utilisés. Deux groupes de discussion ont été menés, l’un avec les quatorze adultes et l’autre avec les quatre formatrices des trois organisations partenaires de la recherche.

L’expérimentation d’un programme éducatif pour la création d’un guide pédagogique

Le CSEP est un organisme d’éducation populaire soutenant les adultes dans l’apprentissage de compétences de base; le scénario a proposé lors des 26 séances de trois ou quatre heures chacune, une intégration de l’apprentissage du français, des mathématiques et de toute autre discipline convoquée, tout en s’appropriant la question du CC dont les premiers signes étaient d’ailleurs déjà visibles dans le milieu de vie des adultes participants, soit la région du Haut-Saint-François en Estrie. Sur la question climatique, nous avons recensé deux grandes tendances éducatives dans les écrits consultés. La première tendance correspond à une éducation au CC visant à développer les compétences citoyennes à s’adapter au CC par le biais de stratégies éducatives de nature expérientielle et de résolution créative de problèmes. Selon Pruneau et al. (2008)(2), les citoyen.ne.s doivent apprendre à se préparer et à réagir à des évènements inattendus et localement nouveaux ainsi qu’à des discontinuités dans les tendances météorologiques. Ils et elles sont contraints de développer leur résilience au CC, c’est-à-dire leur capacité d’absorber ce type de choc et de poursuivre, renouveler ou réorganiser leur quotidien. Quant à la deuxième tendance éducative, celle-ci propose une éducation au CC qui vise la mise en action des personnes grâce aux choix de mesures d’atténuation en matière de changement climatique, tout en adoptant un point de vue critique. C’est dans cette optique que trois approches pédagogiques ont été envisagées pour réfléchir aux processus éducatifs proposés tout au long du scénario d’éducation au CC.

Premièrement, l’approche résolutique a été abordée, puisque le CC est un problème environnemental et social pour lequel des solutions sont recherchées ; deuxièmement, l’approche critique conscientisante qui favorise notamment la prise de conscience des réalités socio-environnementales et la déconstruction des préjugés et des idées reçues vis-à-vis le CC.  Enfin, l’approche expérientielle qui vise à ce que les adultes expérimentent des actions quotidiennes réalistes et réalisables à leur échelle. Lors de l’expérimentation du programme d’éducation au CC, les adultes ont organisé une campagne de sensibilisation au CC pour et par les membres de leur communauté dont le moment culminant a été une fête CommunauTERRE. Leur participation à l’expérimentation leur aura fait vivre des expériences concrètes où ils et elles se sont positionné.e.s en tant qu’agent.e.s multiplicateur.rice.s dans leur milieu en montrant à la population locale leur expertise en matière de réduction des GES.

L’expérimentation ainsi que la révision du programme éducatif ont permis la création du guide pédagogique «  les changements climatiques : agissons dans notre communauté!  ». Ce guide composé de sept modules se divise en deux volets. Les partenaires de cette recherche avaient fait le choix d’un apprentissage guidé par l’action individuelle et par l’action collective pour encourager les adultes à s’engager dans leurs apprentissages. Le premier volet du scénario «  développer une mise en action individuelle  » regroupe ainsi six modules pédagogiques. Les apprentissages sur les plans des savoirs, des valeurs et des savoir-faire sur le plan individuel visaient le CC en lui-même dans le premier module pour s’approprier cette question environnementale contemporaine. Les cinq modules suivants se déclinaient selon cinq thèmes clés où les adultes pouvaient développer un pouvoir d’action en termes de réduction de la production de GES liée à leur réalité socioéconomique soit : la consommation alimentaire, la gestion des matières résiduelles, la consommation d’énergie, les modes de transports et l’aménagement du territoire. Quant au deuxième volet, «  développer une mise en action collective  », qui se compose d’un module unique, il encadrait un processus de mise en action décidé collectivement par le groupe d’adultes. Ce scénario d’apprentissage se voulait concret et a été créé pour répondre aux différents besoins des apprenant.e.s.

À la lumière du questionnaire de satisfaction répondu par les adultes participants, il apparaît que le scénario d’éducation au CC a été globalement très apprécié. Ainsi, 71  % de séances sont évaluées comme «  super bien  » ; 26  % des séances, comme étant «  bien  ». Nous avons aussi questionné les adultes relativement aux apprentissages réalisés. Ainsi, par comparaison — avant et après leur participation au scénario d’apprentissage — une nette amélioration de leur compréhension du phénomène du CC a été constatée. Ce test confirme une augmentation des savoirs et des savoir-faire sur les changements climatiques de 57 %. Les participant.e.s en savent plus sur le CC comme phénomène en soi, sont mieux informé.e.s des sources d’émission de gaz à effet de serre et des actions accessibles qu’ils et elles peuvent entreprendre pour limiter leurs émissions de GES. On peut donc penser que le scénario d’apprentissage a contribué à lever des obstacles cognitifs, mais aussi pragmatiques. Au regard des cinq thèmes qui concernent le CC, les adultes de la recherche ont réalisé des apprentissages concrets reliés à leurs situations de vie quotidiennes. Ils et elles ont réussi leur test sur la question des transports avec une moyenne de 89  % ; celui sur l’énergie avec une moyenne de 79  % ; ceux sur la consommation alimentaire et la gestion des matières résiduelles avec une moyenne de 71  % respectivement. Enfin, l’analyse des valeurs et des ressentis des adultes montre qu’ils et elles se sentent concernés par le CC et que ce dernier constitue une responsabilité collective. Des peurs et des craintes face au CC ont également été mises en lumière, accueillies et discutées, en particulier la persistance d’un sentiment d’impuissance face aux gouvernements ou encore face aux conséquences occasionnées par le CC pour leurs enfants ou petits-enfants. Pour certain.e.s, la place laissée aux émotions soulevées a servi de moteur à une mise en action collective.

Un projet porteur d’espoir

La recherche que nous avons menée a été très complexe des points de vue de son développement, de son expérimentation et de ses différentes retombées observées. Non seulement la mise en œuvre de situations éducatives interdisciplinaires posait un défi, mais il s’est aussi avéré que des «  cultures de groupes  » très différentes entraient parfois en collision. Le CREE était spécialisé sur la question du CC, mais se sentait moins à l’aise sur la méthode à adopter avec les adultes peu scolarisé.e.s ciblé.e.s par la recherche-intervention. Leur faible niveau d’alphabétisation constituait un enjeu, qui n’a toutefois rien d’extraordinaire au Québec puisque près d’un million de Québécois.e.s ne sont pas fonctionnel.le.s en lecture ou en écriture. Le CSEP se sentait pour sa part moins compétent en matière d’environnement alors que son expertise en éducation des adultes ainsi que sa connaissance des défis d’apprentissage des adultes étaient importantes. Les chercheuses se souciaient de la rigueur de ce projet dans le processus comme dans la collecte et l’analyse de données ainsi que dans l’interprétation des résultats. Il s’agissait pour elles d’améliorer le scénario initial d’éducation au CC afin de le transposer en un guide pédagogique pérenne et transférable à d’autres milieux éducatifs (Villemagne et al., 2013)(5). Cette reconnaissance mutuelle des forces et des compétences de chacun et une collaboration qui se voulait fondée sur le dialogue et le développement d’un savoir-faire commun ont permis l’atteinte de l’objectif poursuivi par cette recherche et au-delà de cet objectif par un changement de rapport vis-à-vis des rôles et responsabilités en matière de changement climatique des différents organismes communautaires œuvrant avec des adultes. Cette recherche se veut porteuse d’espoir dans le développement de la capacité d’agir des adultes face aux défis que pose le CC, dans l’exercice de leurs rôles sociaux, mais aussi dans la création de communautés plus résilientes (Carton, 2013)(6). La mise en ligne gratuite des sept modules du guide pédagogique a permis sa diffusion et son transfert dans d’autres contextes, notamment des groupes communautaires, mais aussi des enseignant.e.s du secteur formel de l’éducation des adultes au Québec.

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