Économie circulaire appliquée aux systèmes alimentaires : de l’idée à l’action
Dans le cadre de l’Expo 1967, Montréal a banni les animaux de ferme de ses quartiers résidentiels, pour afficher l’image d’une métropole propre et tournée vers l’avenir (Lacombe, 2021). Or, depuis les années 2000, la prise de conscience des conséquences environnementales et sociales des systèmes alimentaires industrialisés a nourri l’émergence d’imaginaires de systèmes alimentaires durables (SAD), valorisant des pratiques plus locales, résilientes et écologiques (Vidal, 2015). Dans cette optique, le retour des poules dans les arrière-cours et des chèvres en écopâturage est lui aussi présenté comme une vision d’avenir, mais cette fois sous l’angle de la durabilité (Cultive ta ville, 2017; Dumat et al., 2018). Ce changement illustre un phénomène plus large : les récits et discours qui entourent nos systèmes alimentaires évoluent en fonction d’imaginaires dominants, façonnant ce qui est perçu comme moderne et souhaitable. L’économie circulaire (ÉC), récemment introduite dans le secteur agroalimentaire, vient à son tour transformer ces représentations en mettant l’accent sur la valorisation des ressources (p. ex., la récupération des invendus par les banques alimentaires) et la réduction du gaspillage (p. ex., l’optimisation des emballages pour prolonger la durée de conservation), dans le but de réduire les émissions associées à la production, au transport ou à l’enfouissement des aliments, qui représentent une part considérable des gaz à effet de serre (GES) du secteur (Cundiff et al., 2023). À mesure que l’ÉC et les SAD s’entrecroisent, ils s’influencent mutuellement, favorisant certaines approches et en reléguant d’autres au second plan. Cet article explore ces dynamiques pour comprendre comment l’ÉC façonne les SAD et comment, en retour, ces derniers redéfinissent les imaginaires et les pratiques de l’ÉC dans les systèmes alimentaires.
Méthodologie
Dans le cadre de mon doctorat, cette recherche s’est concentrée sur Saint-Hyacinthe,une ville où le secteur agroalimentaire occupe une place centrale dans l’économie et l’identité locale. Si les discours sur les SAD y sont bien ancrés, l’ÉC est un objectif plus récent (Conseil régional de l’environnement de la Montérégie, 2023). La méthodologie repose sur l’analyse qualitative de 69 documents stratégiques et de 21 entrevues semi-structurées, menées auprès des niveaux municipal, régional et provincial de septembre 2022 à décembre 2023. La revue de littérature grise (documents qui ne sont pas contrôlés par des maisons d’édition; p. ex. : rapports gouvernementaux, publications du commerce et de l’industrie) a permis d’identifier des moments charnières ayant influencé les trajectoires des SAD, tandis que les entrevues ont documenté l’évolution des perceptions, des discours et des récits liés à l’introduction de l’ÉC. Elles ont aussi permis de contextualiser certains documents et les discours qu’ils véhiculent. Sauf indication contraire, les exemples et constats présentés dans cet article reflètent ce que les acteurs locaux ont partagé et ce qui ressort des documents analysés.
Trois mécanismes clés : proximité, relations et affinités
Cette étude explore trois principaux mécanismes qui influencent la manière dont les discours, les récits et les imaginaires circulent entre parties prenantes, pour éventuellement se transformer et faire évoluer ensemble l’ÉC et les SAD : la proximité, les relations et les affinités.
Mécanismes de proximité
Le sens rétrospectif et les actions prospectives sont des mécanismes par lesquels les parties prenantes façonnent les trajectoires de transition sous l’influence des contextes géographiques, culturels et politiques (Espinosa-Rada et al., 2024; Milkoreit, 2017).
Par le sens rétrospectif (voir Figure 1), les expériences et les leçons historiques sont revisitées, ajustées ou réinterprétées pour légitimer ou contester les priorités actuelles. À Saint-Hyacinthe, le déclin du textile au profit de l’agroalimentaire (vers 1950), dans un contexte de modernisation et d’industrialisation, a transformé l’économie régionale et accru la pollution ainsi que les risques sanitaires. Des incidents médiatisés liés à l’incinérateur municipal (fermé en 1966) ont pris une nouvelle signification, entrant en résonance avec des récits régionaux similaires et nourrissant un narratif collectif autour de la nécessité de moderniser tout en limitant les conséquences environnementales. Au niveau provincial, l’adoption de cadres légaux (p. ex., la Loi sur la qualité de l’environnement [1972] et la Politique de gestion intégrée des déchets [1989]) a contribué à ancrer un imaginaire sanitaire et écologique, où la qualité du milieu de vie et la réduction de la pollution deviennent des objectifs partagés. Ce nouveau cadre interprétatif a influencé la région maskoutaine à revisiter ses priorités et à fonder, en 1991, la Régie intermunicipale d’Acton et des Maskoutains (RIAM), chargée de la gestion collective des déchets. Les politiques publiques ont renforcé ce changement narratif, remplaçant graduellement le terme « déchets » par « matières résiduelles », repositionnant celles-ci comme des ressources à valoriser avec la Politique québécoise de gestion des matières résiduelles 1998-2008.

Ce schéma illustre comment la réinterprétation d’événements passés (en haut à gauche) peut influencer la construction d’un narratif collectif (en haut à droite) et la réactualisation d’une vision partagée (en bas à droite), qui, à leur tour, orientent des réponses politico-techniques (en bas à gauche).
Par les actions prospectives (voir figure 2), les parties prenantes orientent leurs efforts en anticipant des trajectoires compatibles avec les priorités locales. À Saint-Hyacinthe, cette planification s’est appuyée sur un système agroindustriel en croissance et sur le développement régional de cadres légaux et pratiques encadrant les conséquences environnementales (p. ex, Plan conjoint de gestion des matières résiduelles des MRC d’Acton et des Maskoutains, hiérarchie 3RV-E). Vers 2015, l’introduction des principes d’ÉC au Québec a incité les acteurs à coconstruire une vision partagée, axée sur l’optimisation de la gestion des ressources (p. ex., valorisation des matières organiques, amélioration du tri à la source) et sur la réduction des déchets et des GES. Le discours local a alors évolué pour traduire de nouvelles priorités : la gestion des matières résiduelles, le tri, le compostage et l’optimisation des flux organiques s’imposent. Ces pratiques se sont ancrées dans des récits planifiés valorisant une durabilité compatible avec la productivité. Dans ce contexte, l’usine de biométhanisation, mise en service en 2014, a progressivement cessé d’être perçue uniquement comme une infrastructure technique, devenant plutôt un pivot dans l’imaginaire d’une ÉC appliquée au système alimentaire. Cette vision a été schématisée par RECYC-QUÉBEC et l’Institut de l’environnement, du développement durable et de l’économie circulaire (2018), puis reprise dans des projets structurants, comme la Symbiose agroalimentaire Montérégie (2019) et la Feuille de route régionale en ÉC (2023).

Ce schéma illustre comment l’évaluation d’une situation actuelle (en haut à gauche) peut influencer la co-construction d’une vision partagée de durabilité et technocentrée (en haut à droite). Ce processus oriente ensuite les récits et les discours autour des priorités d’action (en bas à droite et à gauche), structurant en partie la transition vers une économie circulaire.
Mécanismes relationnels
L’attraction et la réaction sont des mécanismes qui expliquent comment les normes partagées, les canaux de communication ouverts et la confiance mutuelle peuvent accélérer l’échange de connaissances et l’expérimentation (Espinosa-Rada et al., 2024 ; Rogers, Singhal et Quinlan, 2014).
Le mécanisme d’attraction décrit comment certains récits ou idées gagnent en influence en résonnant avec les valeurs et priorités déjà présentes dans un territoire (voir figure 3). Au Québec, depuis la fin des années 1970, un imaginaire collectif s’est progressivement construit autour d’une gestion responsable et concertée des déchets, alimenté par des initiatives pionnières comme celle de Normand Maurice (Récupération Bois-Francs, l’un des premiers centres de tri au Québec) ou le projet pilote de collecte sélective lancé à LaSalle en 1987. À Saint-Hyacinthe, ces pratiques ont trouvé écho, dans un contexte de repositionnement économique vers l’agroalimentaire, associé à des préoccupations croissantes pour la pollution. L’imaginaire d’efficacité, de modernité et de qualité de vie qui y était attaché a favorisé l’adhésion aux récits circulants sur la durabilité. Ceci s’est traduit par la mise en œuvre, par la RIAM, de plusieurs initiatives concrètes : ouverture de deux écocentres et collecte de résidus domestiques dangereux (1994), collecte sélective (1996). L’adoption du Plan conjoint, en 2005, s’inscrit dans cette même trajectoire, renforçant l’idée que la gouvernance partagée et les résultats mesurables font partie intégrante du changement, ce qui explique en partie pourquoi, aujourd’hui, les principes d’ÉC (p. ex., synergies et mutualisation) s’intègrent bien aux priorités locales.

Ce schéma illustre comment les valeurs et priorités locales déjà existantes (en haut à gauche) permettent de réactualiser les visions et de transformer les récits (à droite). Ceci conduit à structurer les discours et les priorités d’action en favorisant l’adoption et l’intégration de nouvelles pratiques durables et circulaires.
Pour la réaction (voir Figure 4), les parties prenantes des SAD, confrontées à des défis persistants (p. ex., les résistances politiques locales, les contraintes financières ou les habitudes citoyennes fortement ancrées), adaptent leurs pratiques et récits pour intégrer les principes d’ÉC, les présentant souvent comme des leçons morales ou des histoires de réussite. Par exemple, lors de l’introduction de la collecte des matières organiques en 2007, deux leviers principaux ont contribué à convaincre les élus et gestionnaires hésitants. D’abord, les engagements inscrits dans le Plan de gestion des matières résiduelles de la RIAM et la Politique québécoise de gestion des matières résiduelles 1998-2008, qui, au-delà de fixer des objectifs institutionnels (p. ex., 60 % de récupération en 2008), ont servi de point d’appui dans les dialogues politiques, en activant chez les plus réticents une logique de cohérence entre les engagements votés et les actions à entreprendre. Ensuite, l’exemple positif de municipalités voisines comme Victoriaville, déjà avancées dans la collecte à trois voies en zone urbaine, a servi de modèle concret à suivre. En circulant entre les territoires sous forme de leçons morales ou d’histoires de réussite, les récits ont soutenu la légitimation des décisions et orienté les choix collectifs vers des solutions perçues comme efficaces et mesurables.

Ce schéma illustre comment, en réponse aux défis persistants (en haut à gauche), de nouveaux récits vont légitimer l’action et renforcer une vision technocentrée et une vision de durabilité/circularité (à droite). À leur tour, ces visions orientent des réponses politico-techniques (en bas à gauche).
Mécanismes de similarité
L’homophilie et l’assimilation sont des mécanismes qui reposent sur le degré de compatibilité entre les croyances, les expériences et les mandats institutionnels. En favorisant la convergence d’idées et de pratiques, ils peuvent mener à une intégration progressive de nouvelles approches ou parfois à une cooptation (c.-à-d. des changements modulés par les parties prenantes les plus influentes en fonction de ces similarités) (Espinosa-Rada et al., 2024; Schulte, Cohen et Klein, 2012).
Grâce à l’homophilie (voir Figure 5), les parties prenantes partageant des valeurs, des antécédents ou des objectifs similaires sont plus enclines à adopter l’ÉC en tandem, renforçant ainsi des récits communs et des pratiques enracinées au sein des SAD. À Saint-Hyacinthe, cette dynamique s’appuie actuellement sur un écosystème agroalimentaire fort et diversifié, ancré dans une culture régionale de coopération intersectorielle et municipale ayant permis de tisser des liens de confiance autour d’enjeux comme la productivité, la gestion des ressources et la réduction des pertes (p. ex., la gestion partagée des matières résiduelles par la RIAM; le partage de ressources humaines, comme le commissionnaire au développement durable, présent à la fois à la MRC et à la Ville; ou encore des initiatives telles que L’Arterre pour la relève agricole). Le projet de Symbiose agro-alimentaire Montérégie prolonge cette logique, reliant entreprises, municipalités et organismes autour d’initiatives circulaires concrètes : échange de sous-produits (p. ex., chaleur, matières organiques, contenants), maillage logistique (p. ex., mutualisation de transport) ou co-développement de solutions pour la valorisation locale des matières résiduelles. Ces collaborations s’effectuent par des ateliers de maillage, la Table intersectorielle régionale de la Montérégie et des comités de suivi qui permettent l’alignement des priorités. Les organisations, bien que provenant de milieux variés, mais partageant un ancrage territorial, élaborent des récits communs valorisant les expériences réussies et les solutions concertées. Ce langage partagé favorise la confiance, stimule l’adoption conjointe de pratiques circulaires et consolide un imaginaire collectif de circularité à l’échelle régionale.

Ce schéma illustre comment la similitude d’objectifs et de valeurs dans un contexte local (en haut à gauche) peut structurer les récits autour d’expériences partagées (en haut à droite), qui à leur tour orientent les priorités d’action (en bas à droite). Le processus consolide ainsi un imaginaire collectif autour de pratiques technocentrées et circulaires (en bas à gauche).
Par l’assimilation (voir Figure 6), les parties prenantes adaptent leur langage, leurs objectifs et leurs visions pour intégrer les principes circulaires dans les systèmes existants, remodelant ainsi progressivement les imaginaires des SAD. Par exemple, des ateliers de réseautage et des projets de cocréation, organisés par des entités comme la Table intersectorielle régionale de la Montérégie, ont offert des lieux de dialogue structurés. Dans ces contextes, les parties prenantes ayant des mandats institutionnels similaires peuvent élaborer des récits partagés, en intégrant des perspectives dominantes sur l’ÉC dans les discours établis de SAD. Ce processus tend à cimenter un imaginaire collectif dans lequel l’efficacité technique et économique est souvent mise en avant en tant que pilier clé de la circularité, marginalisant les initiatives locales ou à plus petite échelle qui ne s’alignent pas aussi bien (p. ex., l’agriculture urbaine ou le glanage). De plus, les agriculteurs et agricultrices ainsi que d’autres petites parties prenantes peuvent être poussés à adopter des solutions standardisées promues par des institutions influentes (p. ex., RECYC-QUÉBEC, par des guides et des schémas directeurs; le MAPAQ, par des programmes de soutien très cadrés; ou encore des MRC et tables de concertation, par des modèles appliqués à grande échelle), limitant leur capacité à intégrer des besoins précis dans les récits dominants de l’ÉC.

Ce schéma illustre comment la situation actuelle (en haut à droite) influence l’intégration graduelle de principes circulaires dans les discours établis et la coconstruction de récits d’efficacité technique et économique comme piliers de la circularité (à droite). Enfin, l’idée de la circularité comme solution concrète à la durabilité se consolide dans l’imaginaire collectif (en bas à gauche).
De l’idée à l’action, en valorisant la diversité
L’ÉC s’impose aujourd’hui comme une approche incontournable pour repenser nos systèmes alimentaires, mais son intégration sur le terrain reste majoritairement abordée comme un processus technique d’optimisation de ressources et de gestion de flux. Cette vision s’ancre dans une logique de politiques publiques axées sur la performance (p. ex., la hiérarchie 3RV-E), des outils institutionnels valorisant les indicateurs mesurables (p. ex., taux de récupération, rendement énergétique) et des récits partagés sur la productivité et l’efficacité comme moteur de développement. Concrètement, l’ÉC se traduit donc par des projets de biométhanisation ou de symbioses industrielles, qui mobilisent des acteurs déjà bien positionnés dans les structures décisionnelles. Ces projets sont souvent encadrés par les mécanismes de coordination existants, favorisant la collaboration entre partenaires ayant des trajectoires et des mandats institutionnels convergents afin de favoriser une mise en œuvre rapide et concertée. Toutefois, en privilégiant ces aspects techniques, nous limitons la portée transformative de l’ÉC, négligeant ainsi son potentiel à soutenir des transitions socioécologiques plus larges et à renforcer la résilience face aux changements climatiques.
Nos résultats montrent que cette dynamique découle de plusieurs mécanismes : la proximité a favorisé la réinterprétation d’événements et la planification de modèles innovants, contribuant à la diffusion des pratiques circulaires centrées sur l’efficacité technique. Les relations ont structuré les collaborations et orienté les actions vers des solutions institutionnalisées, limitant parfois la place des initiatives communautaires ou marginales. Enfin, les similarités et convergences entre mandats accélèrent l’adoption conjointe de pratiques circulaires, parfois au détriment d’une diversité de stratégies. Pour éviter que l’ÉC ne se cantonne aux initiatives à valeur marchande et aux gains d’efficacité, il serait pertinent d’analyser comment ces mécanismes coévoluent dans différents contextes d’urbanisation (p. ex., milieux ruraux ou métropoles). Comprendre la temporalité de cette coévolution et les leviers discursifs, narratifs ou idéologiques en jeu permettrait d’intégrer pleinement les dimensions sociales et écologiques dans les transitions vers la circularité.









