La communication au service de l’adaptation aux changements climatiques : le cas de la Fresque du Climat-Tourisme
Le tourisme mondial en plein paradoxe
Le tourisme est responsable de 10 % des émissions mondiales de CO2 (Scott, Becken et Lipman, 2023), principalement en raison du transport (surtout aérien), de l’hébergement, de l’achat de biens et services à destination et de l’alimentation. À titre d’exemple, les voyages des Canadiens et des Canadiennes ont généré 134 millions de tonnes de CO2 en 2019 (Sun et al., 2024). Cette tendance est à la hausse, car l’année 2024 a enregistré un record de cinq milliards de passagers aériens mondiaux. De plus, l’Association du transport aérien international (IATA) prédit que ce nombre doublera à l’horizon 2043. Le tourisme participe donc grandement à l’augmentation des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES) (qui contribuent aux changements climatiques) et subit en même temps de plein fouet les effets des changements climatiques. D’autres effets négatifs sont attribuables aux activités touristiques, dont la surconsommation de l’eau, l’érosion de la biodiversité ou le dérangement des résidents (Meunier et al., 2024). Le tourisme doit donc se transformer.
Le secteur touristique québécois face aux changements climatiques
Les changements climatiques représentent un enjeu prioritaire pour les organisations touristiques au Québec et la pérennité de leurs activités. En outre, il est de plus en plus reconnu que le coût de l’inaction, notamment en matière d’adaptation aux changements climatiques, sera à long terme beaucoup plus élevé que celui des actions mises en place aujourd’hui. Du tourisme culturel au tourisme de plein air, en passant par l’agrotourisme, le tourisme hivernal, le tourisme d’affaires ou le tourisme urbain, tous les secteurs d’activités vivent des aléas climatiques plus fréquents et intenses (canicules, vents violents, inondations, épisodes de gel-dégel, baisse de l’enneigement, etc.) et subissent des conséquences de plus en plus dommageables sur l’ensemble de leurs processus dans leur chaîne de valeur (approvisionnement, activités et services touristiques, infrastructures physiques et équipements, ressources naturelles, activités économiques et financières, etc.). À titre d’exemple, les ruptures d’approvisionnement (alimentation, bois d’œuvre, etc.), les sites de camping inondés, les accès limités aux territoires à cause des feux de forêt, les sentiers de randonnée érodés à cause du ruissellement, les sentiers de ski de fond impraticables à cause des pluies verglaçantes, les coups de chaleur qui provoquent déshydratation et malaise ou encore les coûts liés aux assurances, à l’entretien ou à la réparation plus élevés représentent de nouvelles réalités qui fragilisent et menacent les entreprises. Composant avec ces enjeux au quotidien, les gestionnaires d’organisations touristiques reconnaissent les dommages liés aux aléas sans toutefois bien comprendre l’ampleur qu’ils peuvent avoir sur l’ensemble de leur chaîne de valeur. L’acquisition de connaissances pour mesurer tous les risques physiques est encore nécessaire pour soutenir le passage à l’action, tout comme l’accompagnement, qui reste un levier important pour entreprendre des démarches d’adaptation structurées. Dans cette industrie composée majoritairement de petites et moyennes entreprises (PME) où les réalités opérationnelles empêchent souvent les commerces de prendre ce temps précieux pour réfléchir à plus long terme et penser à des modèles d’affaires plus résilients, le moyen de transférer des informations reste un défi. La complexité et la pluralité des messages à diffuser en lien avec le climat, la diversité des publics à rejoindre (Association touristique régionale, Association touristique sectorielle, entreprises, etc.) et leurs différents degrés de sensibilisation s’ajoutent au défi.
Comment favoriser un transfert de connaissances efficace ?
Les changements climatiques sont un phénomène complexe et compliqué à comprendre. Selon le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), le rôle de la communication est un enjeu majeur, si ce n’est le plus important dans la gouvernance des enjeux climatiques, pour la prise de conscience et l’engagement. Le transfert de connaissances est donc un processus sur lequel il est nécessaire de se réinventer (formats, contenus, etc.) pour trouver des mécanismes innovants et permettre une appropriation des connaissances efficace et bénéfique à la mise en action climatique.
Les découvertes récentes dans plusieurs disciplines, comme les neurosciences, la communication climatique, la psychologie environnementale et positive, la communication publique ou le marketing social, permettent de mieux comprendre les comportements face aux changements climatiques et les freins à l’inaction. Elles ouvrent de nouvelles perspectives pour stimuler l’adoption de comportements individuels et collectifs favorables à l’adaptation à la crise climatique. De plus en plus, on réalise qu’il ne suffit pas de mieux comprendre pour agir dans la lutte aux changements climatiques, mais qu’il faut plutôt permettre aux gens de bâtir ensemble des projets de société à leur image et d’y voir les opportunités. Aussi, pour faire émerger ces discussions et ces réflexions, la question des stratégies de communication employées et des espaces d’échanges est centrale. Les recherches récentes sur la communication climatique démontrent que le ton utilisé, les formats choisis pour diffuser et transmettre l’information, les échanges entre pairs, le partage d’enjeux communs et de bonnes pratiques, la recherche de solutions collectives ou les espaces favorisant l’expression d’une vulnérabilité, l’écoute et l’empathie sont cruciaux pour susciter davantage l’engagement (Boivin, Grenier et Dragomir, 2024). Dans quelle mesure la Fresque du Climat-Tourisme peut-elle favoriser un transfert de connaissances efficace ?
La Fresque du Climat : un atelier ludique et collaboratif
La Fresque du Climat-Tourisme propose un petit lot de cartes supplémentaire dans la dernière phase du jeu initial de la Fresque du Climat, un jeu développé en France dont l’objectif est de sensibiliser les participants au dérèglement climatique. Ludique et collaboratif, il est composé de 42 cartes qui permettent d’acquérir des connaissances de base sur les changements climatiques et d’échanger sur de possibles solutions. Créé en 2018 par Cédric Ringenbach, il a pour vocation de fournir des clés de compréhension pour que chacun puisse aborder le sujet de façon éclairée. Concrètement, les participants évoluent à travers quatre phases de jeu : la première est consacrée à reconstituer le système climatique en remettant les cartes dans l’ordre, et ce, grâce à de courtes descriptions sur les causes et conséquences (informations issues des travaux du GIEC), la deuxième offre aux participants la possibilité d’illustrer leur fresque à l’aide de crayons de couleur et de lui trouver un titre évocateur, la troisième est une occasion de retranscrire rapidement tout ce qu’ils auront appris dans la première phase, tandis que la quatrième est un moment précieux pour partager ses émotions et aborder quelques pistes de solutions possibles (Dumont, 2023). Grâce à l’encadrement d’un animateur responsable de créer un environnement bienveillant et inclusif, l’atelier encourage l’intelligence collective et les échanges sereins (voir Figure 1). Par ailleurs, le jeu a été conçu pour que tout le monde puisse devenir animateur : le parcours de formation offert est clair et les outils à disposition pour s’approprier les connaissances sont nombreux. Il y a désormais des milliers d’animateurs à travers le monde.

Source : Nadège Domergue (2024).
La Fresque du Climat-Tourisme : un lot de cartes supplémentaire pour les organisations touristiques québécoises
Forte de son succès en Europe, la Fresque du Climat a rapidement trouvé sa place auprès de publics divers au Québec, dont le milieu des entreprises. Elle a d’ailleurs inspiré la conception par d’autres organisations de nombreuses variantes et déclinaisons, comme la Fresque de la biodiversité (animée au Québec par les Ateliers de la biodiversité), la Fresque de la mobilité (animée par Équiterre), la Fresque du numérique (animée par l’Université du Québec, l’ENAP et l’Université TÉLUQ), la Fresque des nouveaux récits (animée par Quintus), etc. Une Fresque spécialement dédiée à l’adaptation aux changements climatiques et une Fresque dédiée au tourisme viennent même tout juste d’être inaugurées aussi en France. Comme celles-ci ne sont pas encore disponibles au Québec et que l’Association La Fresque du Climat permet d’animer des fresques dans un cadre professionnel, TouriScope a voulu proposer quelques cartes supplémentaires pour s’adapter aux réalités des organisations touristiques. Un lot de 10 cartes supplémentaires, présenté dans la quatrième phase du jeu (voir Figure 2), a donc été créé pour aborder spécifiquement les émotions des participants et quelques pistes de solutions. Ces cartes permettent d’échanger sur les réalités climatiques régionales, les risques climatiques sectoriels et les pistes de solutions possibles (Domergue, 2022). À ce jour, plusieurs associations touristiques régionales et sectorielles y ont participé ainsi que des entreprises touristiques et des organisations gouvernementales.

Source : La fresque du climat.
Retours d’expériences et constats
Pour saisir comment la Fresque du Climat-Tourisme peut contribuer à une meilleure compréhension des changements climatiques et favoriser le transfert de connaissances, des entrevues auprès des personnes animatrices ainsi que des observations lors d’animation de fresques ont été réalisées.
Les entretiens semi-dirigés
Selon les quatre personnes animatrices interrogées, l’atelier est décrit comme un « merveilleux outil de sensibilisation aux causes et conséquences des changements climatiques ». Il permettrait :
- d’accélérer la prise de conscience de l’urgence et de la gravité de la situation ;
- de mobiliser les personnes participantes autour de solutions concrètes ;
- d’éviter le piège d’une pédagogie descendante et moralisatrice ;
- de créer l’espace pour s’exprimer librement, favorisant l’apprentissage et l’appropriation d’éléments clés.
Présentant des données fiables et illustrées, issues des rapports du GIEC, à la fois ludique et d’une courte durée, l’atelier contribuerait à un transfert efficace de connaissances vulgarisées et simplifiées. L’atmosphère conviviale semble transformer les échanges en un moment plaisant, ce qui contribue à susciter des échanges plus riches en lien avec les solutions.
La recherche-action participative
Les cinq animations réalisées par l’équipe de TouriScope avec le lot de cartes spécifiques au tourisme ont permis de constater que :
- les participants et participantes ont pu échanger de façon libre, déculpabilisée et en toute sérénité sur des enjeux complexes. Les barrières à l’échange qui pourraient être liées aux rôles, au niveau de connaissances ou aux expertises de chacun semblent réduites ;
- le facteur numéraire semble jouer un rôle positif. Il semble qu’en petit groupe, on se sente moins jugés et plus enclins à prendre la parole ;
- les émotions et les ressentis partagés à la fin sont souvent négatifs dans une première rétroaction (colère, frustration, tristesse), liés à une prise de conscience des enjeux climatiques et de leurs conséquences (responsabilité humaine, crises politiques, réfugiés climatiques, etc.), mais les personnes adoptent une posture plus engageante, positive et mobilisatrice dans la dernière phase du jeu, car plus axée sur les solutions ;
- les cartes spécifiquement adaptées au tourisme permettent de discuter plus en profondeur sur leurs expériences vécues des aléas climatiques et des risques pour leur organisation, puis d’échanger sur les solutions qu’ils avaient déjà mises en place ou prévues de faire ;
- l’aspect ludique est très apprécié.
Des leviers puissants : apprentissage par le jeu, co-création et empathie
Les acteurs en tourisme, comme plusieurs autres secteurs économiques, vivent des paradoxes difficiles, car s’adapter aux changements climatiques leur demande de penser sur le long terme, de se résigner à transformer leurs activités ou leur modèle d’affaires, à relocaliser leurs infrastructures, etc. Toutes ces actions ont un coût et demandent des investissements en temps, en ressources humaines et en argent. Les efforts de sensibilisation et de vulgarisation scientifique autour de l’enjeu des changements climatiques en tourisme sont essentiels et doivent être à la hauteur de l’incompréhension, du sentiment d’impuissance ou de la capacité d’action limitée, qui constituent des obstacles majeurs à l’adaptation des pratiques (Ouranos, 2020). En effet, traduire l’information climatique complexe en une information digeste, pertinente et utile pour la prise de décision à court, moyen et long terme reste un défi dans l’industrie touristique. Cependant, il semble que la vulgarisation seule ne suffise pas pour stimuler l’action climatique. À cela s’ajoutent des obstacles psychologiques liés à notre cerveau encore très primitif, qui privilégie les récompenses immédiates et qui a du mal à se projeter à long terme (Bohler, 2019). Et si l’éducation, la sensibilisation et le transfert de connaissances passaient aussi par le partage d’émotions, l’empathie, l’espoir et l’altruisme ? Aujourd’hui, il est reconnu que des systèmes d’apprentissage interactifs, ludiques et participatifs qui favorisent l’intelligence collective, la co-construction des savoirs et l’expression des émotions offrent de nouvelles possibilités et joueraient un rôle clé pour mobiliser et favoriser l’adoption de nouveaux comportements (Bouver et Ruwet, 2024). Dans ce contexte, la Fresque du Climat-Tourisme peut devenir un levier intéressant pour accroître les connaissances des conséquences, des risques et des solutions, en plus d’identifier des opportunités.
Conclusion
Accompagnées par le ministère du Tourisme du Québec et les associations touristiques régionales et sectorielles, entre autres, les entreprises touristiques accèdent de plus en plus à des programmes de formation et d’accompagnement dans le but de les sensibiliser à l’adaptation aux changements climatiques, et d’augmenter leur capacité d’action. Il reste que la question des formats et des contenus est encore à approfondir. Pour augmenter leur capacité d’adaptation, nous devons prendre conscience que d’autres mécanismes de transferts de connaissances et de vulgarisation sont possibles et même nécessaires. La Fresque du Climat-Tourisme semble utile dans un premier temps pour acquérir des connaissances et entamer des réflexions stimulantes sur les solutions possibles. Il serait intéressant d’évaluer par la suite si cet atelier contribue réellement à mettre en œuvre certaines des solutions évoquées. Toutefois, les fondateurs de la Fresque du Climat nous rappellent bien qu’il s’agit d’un outil de sensibilisation et non d’un outil qui garantirait un passage à l’action, bien conscient que trois heures d’atelier ne peuvent remplacer une démarche plus structurée. Il devrait donc être simplement considéré comme tel, mais peut-être évalué comme une option intéressante quand vient le temps de sensibiliser différemment.









