L’action climatique et l’électorat québécois : deux barrières à l’adoption de politiques climatiques
En 2015, les États signataires de l’Accord de Paris se sont entendus sur l’utilisation des moyens nécessaires pour limiter la hausse des températures à 1,5 °C, et au maximum à 2 °C. Malgré cet engagement, les politiques nécessaires pour atteindre les cibles climatiques fixées il y a 10 ans tardent à être mises en œuvre : certains qualifient cette situation d’inertie climatique (Tingley et Gazmararian, 2023). Au sein des sociétés démocratiques, les politiques climatiques ne se mettront en place que si les citoyens les appuient et choisissent des partis politiques qui en proposent (Aklin et Urperlainen, 2018). Une volonté politique et populaire sera nécessaire pour surmonter cette inertie. Il est donc essentiel de comprendre les déterminants de cet appui ainsi que ses points d’achoppement. Cet article se penche sur deux barrières à l’adoption de politiques d’atténuation des changements climatiques au Québec. La première barrière (désignée sous le nom de B1 dans le reste du texte) est l’écart entre l’appui populaire envers l’action climatique et l’appui envers les politiques climatiques (Barrière 1). La deuxième (B2) correspond à l’écart partisan dans l’appui aux politiques climatiques (Barrière 2). Ces deux barrières sont respectivement présentées dans les sous-sections de notre problématique de recherche.
Les opinions climatiques au Québec
Appui à l’action climatique et aux politiques climatiques : joindre les gestes à la parole ?
Tingley et Gazmararian (2023) affirment qu’aujourd’hui, les principales barrières à la lutte climatique sont de nature politique. Une de ces barrières réside dans l’écart entre l’appui populaire à l’action climatique et l’appui aux politiques climatiques. Bien que la majorité des citoyens et citoyennes reconnaissent l’existence des changements climatiques et la nécessité d’agir pour les atténuer, les politiques climatiques sont parfois impopulaires et difficiles à adopter (Jaccard, 2020). L’action pour le climat jouit d’un soutien populaire supérieur à celui des politiques nécessaires pour sa mise en œuvre (B1) (Prakash et Bernauer, 2020). Ce paradoxe peut mener des décideurs à choisir entre des politiques climatiques ambitieuses et efficaces ou des politiques climatiques qui seraient acceptées par la population. Au Québec, Champagne St-Arnaud, et al. (2024) constatent qu’une forte majorité de la population (82 %) estime qu’il est urgent d’agir contre la crise climatique et qu’il est nécessaire de réduire immédiatement et radicalement les émissions de GES. En même temps, une forte majorité considère que les entreprises (80 %) et les gouvernements (74 %) doivent en faire plus. Ces résultats indiquent que la population québécoise accepte l’action climatique. Qu’en est-il du soutien envers les politiques climatiques ? Sont-elles moins acceptées ? Aucune étude ne s’est penchée sur l’existence d’un tel écart au Québec : c’est la première lacune que nous souhaitons combler.
Appui aux politiques climatiques et allégeance politique : qui est « vert » au Québec ?
La littérature soulève un deuxième écart par rapport au soutien des politiques climatiques, celui-ci divergeant en fonction de l’allégeance politique des individus (B2). Dans de nombreux pays, les électeurs s’identifiant au conservatisme politique ou à des partis politiques de droite sont moins préoccupés par les changements climatiques, moins en faveur des politiques climatiques et moins enclins à adopter des comportements pour atténuer les changements climatiques (Cruz, 2017 ; Bergquist et al., 2022 ; Chan et Faria, 2022). Au Québec, Daoust (2023) observe une tendance claire : les électeurs sont de plus en plus nombreux à considérer que l’environnement est un enjeu prioritaire (Daoust, 2023). Néanmoins, nous ignorons toujours si cette hausse est homogène selon l’allégeance politique au Québec (Daoust, 2023). C’est la deuxième lacune sur laquelle nous nous penchons.
Ainsi, nous nous demandons dans quelle mesure, au Québec, l’appui populaire envers l’action climatique diverge de celui envers les politiques climatiques (B1). Cet appui varie-t-il selon l’allégeance politique des individus (B2) ?
Action climatique, politiques climatiques et opinion publique : définitions
Notre problématique de recherche se situe à l’intersection de trois concepts : l’action climatique, les politiques climatiques et l’opinion publique. Il est à noter que nous nous concentrons uniquement sur l’atténuation des changements climatiques et n’analysons pas l’adaptation climatique. Premièrement, nous définissons l’action climatique comme étant l’ensemble des mesures collectives et individuelles pour lutter contre les changements climatiques. Ce concept renvoie à l’idée que divers acteurs au sein d’une société (individus, entreprises, gouvernements, et organisations diverses) agissent pour atténuer les changements climatiques.
Deuxièmement, les politiques climatiques d’atténuation font partie de l’action climatique : elles sont une manière de la mettre en œuvre. Plus précisément, ce sont les mesures gouvernementales fédérales, provinciales, régionales ou municipales visant à diminuer les émissions de gaz à effet de serre (GES), comme la taxe carbone, le plafonnement des émissions de méthane, l’interdiction de vente des véhicules à essence, les subventions pour les rénovations vertes ou l’efficience énergétique. Bref, si l’action climatique regroupe l’ensemble des outils utilisés pour lutter contre les changements climatiques, les politiques climatiques sont quant à elles un type d’outil, et ce sont celles mises en place par les différents paliers de gouvernement.
Troisièmement, notre article est ancré dans l’opinion publique climatique. Celle-ci se mesure en agrégeant les opinions individuelles au sein d’une population à propos de différents éléments liés aux changements climatiques, tels que leur existence, les émotions et préoccupations liées à ce phénomène, la responsabilité d’agir et les solutions pour y faire face (Kenny et al., 2024). Nous nous concentrons sur deux de ces éléments. D’une part, nous nous intéressons à l’opinion sur l’action climatique. Cela se mesure notamment par l’accord de la population avec le simple fait d’agir contre les changements climatiques. D’autre part, nous analysons l’opinion sur les politiques climatiques. Dans notre cas, celle-ci est mesurée par l’appui envers des politiques mises en place au Québec et au Canada pour diminuer les émissions de GES.
Méthodologie
Dans le cadre de cette étude, nous avons utilisé les résultats d’un sondage effectué en 2022 auprès d’un échantillon représentatif de la population québécoise (n=757). Des différences de moyennes entre l’appui envers l’action climatique et les politiques climatiques sont utilisées pour la première question de recherche. Pour la deuxième question, l’appui à des politiques climatiques, soit la variable dépendante, est évalué selon une échelle mesurant le degré d’accord avec des politiques climatiques. Cet accord est mesuré de manière progressive grâce à cinq questions dont les réponses vont de 1 à 5 (échelle de Likert). Les variables ont été ré-échelonnées de 0 (appui très faible aux politiques climatiques) à 1 (appui très fort). L’allégeance politique, la variable indépendante, est mesurée par l’auto-identification des individus à un des cinq principaux partis politiques québécois : la Coalition Avenir Québec (CAQ), le Parti conservateur du Québec (PCQ), le Parti libéral du Québec (PLQ), le Parti Québécois (PQ) et Québec solidaire (QS). Nous mobilisons des modèles de régression linéaire avec la CAQ comme catégorie de référence. Le premier modèle de régression linéaire porte sur les deux variables étudiées; le deuxième contrôle pour le genre, l’âge, la scolarité et le revenu.
Résultats
Écart entre l’appui de l’action climatique et des politiques climatiques
Selon les données de Champagne et al. (2024), une forte majorité de la population québécoise appuie l’action climatique. Nous ne mesurons pas directement cet appui dans notre sondage, mais une de nos questions abonde en ce sens. En effet, la plupart des personnes répondantes (86 %) considèrent que le gouvernement devrait en faire davantage pour lutter contre les changements climatiques.
Cependant, l’opinion envers les politiques climatiques est nettement plus faible. Une proportion beaucoup moins élevée de nos répondants se dit en faveur : d’une transition vers une économie canadienne excluant les énergies fossiles (55,5 %), de continuer d’augmenter le prix des émissions de gaz à effet de serre (comme le faisait le système de taxe carbone qui était en vigueur au Canada) (53,9 %), de développer les pistes cyclables et les transports publics, si cela implique de réduire l’espace pour les voitures (48,6 %), et de rendre l’essence et le diesel plus chers pour nous inciter à moins utiliser la voiture (24,7 %). À noter que cette opposition n’est pas aussi importante pour toutes les mesures climatiques.
La population appuie davantage certaines politiques, comme le remboursement d’impôts pour l’achat d’un véhicule électrique (65,4 %) ou la diminution progressive de la production de combustibles fossiles au Canada (67,8 %). Néanmoins, dans l’ensemble, ces données montrent clairement que le paradoxe entre l’appui à l’action climatique et celui aux politiques climatiques est présent au Québec, confirmant dès lors B1.
Écart partisan dans l’appui aux politiques climatiques
Nos données confirment également l’existence d’un écart partisan en ce qui concerne l’appui aux mesures climatiques au Québec (voir le Tableau 1 et la Figure 1). Le Tableau 1 présente les résultats des deux modèles de régression linéaire portant sur la relation entre l’allégeance politique et l’appui aux politiques climatiques. Comme mentionné précédemment, la CAQ est la catégorie de référence. Ainsi, la constante (indiquée au bas du tableau) représente l’appui moyen des caquistes envers les politiques climatiques. Le coefficient associé à chaque parti indique dans quelle mesure l’appui de ses électeurs envers les politiques climatiques varie par rapport à l’appui moyen des électeurs caquistes. Par exemple, dans le modèle 1, le coefficient associé à QS est de 0,14. Cela suggère que les personnes qui s’identifient à QS ont un appui supérieur de 0,14 unité par rapport à celles qui votent pour la CAQ. Le modèle 1 évalue la relation sans tenir compte des variables sociodémographiques, tandis que le modèle 2 tient compte de quatre variables de contrôle1. Dans les deux cas, l’appui des libéraux et des caquistes est similaire ; les coefficients du PLQ sont faibles et non statistiquement significatifs. L’appui des péquistes et des solidaires est plus élevé, les différences étant statistiquement significatives. Les individus qui ne s’identifient à aucun parti politique québécois appuient moins les mesures climatiques que les caquistes. Néanmoins, le résultat de cette catégorie est difficile à interpréter, car elle peut contenir des individus ayant des croyances, des attitudes, des valeurs et des idéologies très variées. Finalement, les conservateurs québécois sont considérablement moins en faveur des politiques climatiques que les électeurs des autres partis. La Figure 1 permet d’observer ces résultats. Elle présente la moyenne de l’appui aux politiques climatiques en fonction de l’allégeance politique : plus une barre est haute, plus le groupe est en faveur des politiques climatiques.

Catégorie de référence : CAQ.
Note : *p<0.05 ; **p<0.01 ; ***p<0.001

Comme c’est le cas ailleurs dans le monde, l’appui aux politiques climatiques varie en fonction de l’allégeance politique au Québec, confirmant B2. Trois constats peuvent être tirés. D’abord, il existe un axe moins favorable aux politiques climatiques formé par les électeurs s’identifiant au PLQ et à la CAQ. Ensuite, il y a un axe plus progressiste (PQ-QS) plus favorable à ces politiques. Néanmoins, l’appui envers les politiques climatiques demeure supérieur à 50 % au sein de ces quatre partis. Finalement, nos données montrent qu’il existe un écart important par rapport aux individus s’identifiant au PCQ, qui sont en moyenne presque deux fois moins en faveur des politiques climatiques que ceux des autres formations politiques. Les mêmes constats peuvent être tirés de la Figure 2, qui montrent les probabilités prédites de l’appui envers les politiques climatiques en fonction de l’âge et de l’allégeance politique. Même si le taux d’appui prédit de l’électorat de chaque parti varie différemment en fonction de l’âge, on remarque que les trois axes sont présents (PQ-QS, PLQ-CAQ et PCQ). Cela suggère que l’âge n’est pas un facteur déterminant, mais que l’allégeance politique l’est encore plus.

Conclusion
Bien que la population québécoise soit largement favorable à l’action climatique, les politiques climatiques ne jouissent pas du même soutien (B1). Le paradoxe observé ailleurs dans le monde (Prakash et Bernauer, 2020) entre l’appui à l’action climatique et aux politiques climatiques est également présent au Québec. Ce paradoxe expose, entre autres, un décalage entre la perception que nous devons agir et notre motivation à agir. Il est possible que des facteurs de nature financière (mon portefeuille), logistique (mes déplacements) ou même esthétique (la vue depuis ma fenêtre) influencent nos motivations à agir. Ainsi, le paradoxe que nous observons peut être expliqué et potentiellement surmonté par une meilleure compréhension, et une meilleure réponse aux facteurs qui influencent ces motivations. Par exemple, communiquer les politiques climatiques en mettant l’accent sur la manière dont elles contribuent à la réduction de GES pourrait être un levier pour les personnes qui sont motivées avant tout par la cause climatique. Les bénéfices sur la santé ainsi que le potentiel en matière de création d’emploi ou d’investissements au Québec liés aux politiques climatiques pourraient être des avenues pour les personnes étant plutôt motivées par des questions de santé ou économiques. De futures recherches pourraient se pencher sur l’efficacité de ces stratégies pour surmonter cette première barrière observée dans notre étude.
Bien qu’il existe un écart partisan dans l’appui aux politiques climatiques au Québec (B2), les variations entre les électeurs de quatre des principaux partis politiques sont relativement faibles. Avec le soutien de leur électorat qui dépasse la barre des 50 %, ces partis n’ont pas à craindre de perdre leur base en proposant des politiques climatiques. Ces résultats laissent croire que les différentes formations politiques québécoises ont avantage à proposer et à mettre de l’avant leurs propositions climatiques. Au contraire, l’électorat du PCQ appuie très faiblement les politiques climatiques. Ce rejet pourrait être dû au fait que certaines politiques climatiques sont mal communiquées ou mal adaptées à des problématiques et réalités propres à l’électorat des partis, notamment à celui du PCQ. De futures recherches pourront étudier les facteurs expliquant ce rejet des politiques climatiques, ainsi que des stratégies pour le surmonter.
- Parmi les variables de contrôle, seul le niveau d’éducation a un impact significatif sur l’appui aux politiques climatiques : il n’y pas de différence importante en fonction du sexe, de l’âge ou du revenu. ↩︎









