Lettre ouverte – Quand la mobilité durable met nos vies en danger
Sherbrooke, le 22 avril 2026 – Jour de la Terre
Lettre ouverte – Jour de la Terre 2026
Quand la mobilité durable met nos vies en danger
Il y a deux semaines, j’ai frôlé la mort. Pas dans un pays lointain, pas sur une route de campagne isolée, mais à quelques pas de l’Université de Sherbrooke, ce lieu de travail et d’étude où l’on se développe, où l’on construit l’avenir, où l’on devrait pouvoir se rendre en toute sécurité.
Ce matin-là, je faisais ce que je fais depuis que j’ai vendu ma voiture : me déplacer autrement. En trottinette, sur le chemin Sainte-Catherine, en pleine heure de pointe, une plaque de glace dissimulée par l’état lamentable de la chaussée m’a fait perdre le contrôle. Je suis tombée directement sur la voie de circulation. Des voitures ont freiné d’urgence. L’une d’entre elles aurait pu me rouler dessus. Sur le coup, l’adrénaline m’a portée. C’est après que le vertige est venu. La conscience nette, froide, que ma vie avait tenu à la vitesse de réaction d’un conducteur. Que j’aurais pu ne jamais revoir mes enfants. Parce que j’ai voulu aller travailler autrement.
Je ne raconte pas cet épisode pour susciter la compassion. Je le raconte parce qu’il illustre, de manière forte, un paradoxe que nous entretenons collectivement. Nous vivons dans une ville qui se dit verte. Nous fréquentons une université qui encourage le transport actif. Nous signons des plans climat, nous adoptons des politiques de développement durable. Mais sur le terrain, dans nos rues, nous ne sommes même pas capables de garantir la sécurité élémentaire de celles et ceux qui tentent de les mettre en pratique.
Je suis professeure à l’Université de Sherbrooke. Mon travail porte sur les politiques de lutte contre les changements climatiques. Je dirige le Climatoscope 360, un projet de mobilisation et de transfert de connaissances sur la crise climatique, je dirige une chaire de recherche en diplomatie scientifique climatique. Chaque jour, j’enseigne à mes étudiantes et étudiants que les défis environnementaux exigent des réponses structurelles, pas seulement des gestes individuels. Et pourtant, quand je sors de ma salle de cours et que j’enfourche ma trottinette ou mon vélo, c’est à mes propres risques et périls. L’ironie serait presque drôle si elle n’était pas dangereuse.
Je fais ma part de changements individuels. Notre famille fonctionne avec une seule voiture. Je privilégie le transport actif et le transport en commun. J’accepte les désagréments, les détours, les hivers difficiles. Mais un individu, aussi engagé soit-il, ne peut pas combler à lui seul l’absence d’infrastructures sécuritaires. On ne combat pas la plus grande crise de notre époque en demandant aux citoyens de risquer leur vie pour poser les bons gestes.
Alors je m’adresse à vous, mairesse, conseillères et conseillers municipaux, députées et députés de Sherbrooke, recteur, vice-recteurs, doyennes et doyens de l’Université de Sherbrooke, professeures et professeurs, lecteurs et lectrices du Climatoscope, bref, à toutes celles et ceux qui détiennent le pouvoir de transformer nos milieux de vie. Mon appel est simple et urgent. Il faut que les changements structurels précèdent les changements individuels, et non l’inverse.
Concrètement, cela signifie sécuriser les corridors de mobilité durable sur notre territoire, à commencer par les environs de l’université, qui constitue un pôle naturel d’expérimentation. Cela signifie aménager par exemple le chemin Sainte-Catherine et les rues environnantes pour que les cyclistes et les usagers de la micromobilité n’aient plus à partager la chaussée dans des conditions qui mettent leur vie en jeu pour se rendre à un endroit qui nous permettra peut-être de changer le monde. Cela signifie investir dans des infrastructures qui rendent la mobilité durable non seulement possible, mais normale, accessible et sûre pour chaque citoyenne et citoyen de Sherbrooke.
L’université peut et doit jouer un rôle de leader dans cette transformation. Elle possède l’expertise, la légitimité et l’influence nécessaires pour faire de son campus et de son voisinage un laboratoire vivant de mobilité durable. Les élus municipaux, de leur côté, ont la responsabilité de planifier et de financer les aménagements qui protègent la vie des gens qui choisissent de se déplacer autrement.
En ce Jour de la Terre, je nous souhaite collectivement le courage de passer des engagements aux actes. Je nous souhaite des rues où personne n’a à risquer sa vie pour aller travailler, étudier ou simplement rentrer chez soi. Je nous souhaite une ville à la hauteur de ses ambitions, une ville où la mobilité durable n’est plus un acte de bravoure, mais un droit exercé en toute sécurité.
Il est temps. Pas demain. Pas au prochain plan d’action. Maintenant.
Annie Chaloux
Professeure, Université de Sherbrooke
Directrice, Climatoscope 360
Cotitulaire, chaire de recherche en diplomatie scientifique climatique











