Le Climatoscope
|
Inégalités et justice sociale et climatique
|
Relations internationales
|
Sud Global

Les Conférences des Parties (COP) tendent à perpétuer des inégalités de pouvoir malgré leur volonté d’inclusivité. Ces grandes conférences des Nations Unies sur le climat sont un lieu de rencontre annuel où les États-Parties font le point et négocient ce qui doit être fait pour ralentir les effets du dérèglement climatique et s’y adapter. Malgré certaines avancées en matière d’accords sur des solutions justes, les intérêts économiques dominent, par une forte représentation du secteur privé, tandis qu’une part de la société civile, porteuse de solutions équitables, reste marginalisée. Les personnes en faveur du déploiement de fausses solutions climatiques perpétuent l’utilisation des énergies fossiles et détournent des transformations systémiques. Ce déséquilibre compromet une réponse climatique ambitieuse et juste.

Si la participation des membres de la société civile à la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) demeure limitée, elle a néanmoins augmenté et s’est diversifiée depuis 2007, avec une prédominance d’organisations non gouvernementales (ONG), environnementales, scolaires, commerciales et énergétiques (McSweeney, 2023). Or, les acteurs les moins responsables des changements climatiques, mais qui sont les plus vulnérables à leurs effets, continuent de rencontrer d’importants obstacles. Les petits États insulaires, les communautés autochtones, les organisations dirigées par des femmes et les jeunes sont particulièrement désavantagés et marginalisés (Hite, Haverkamp et Joshi, 2024). La COP28, tenue à Dubaï en 2023, s’inscrit dans cette tendance.

Cet article, depuis l’expérience de la délégation jeunesse de l’Association québécoise des organismes de coopération internationale (AQOCI) à la COP28, analyse trois paradoxes : la sous-représentation des pays des Suds1, malgré leur vulnérabilité, l’omniprésence des lobbyistes des combustibles fossiles, et le décalage entre les engagements pris et les actions concrètes. En réponse aux paradoxes, les espaces de solidarité internationale jouent un rôle crucial pour créer des convergences entre mouvements sociaux, faire connaître les injustices, exercer un contre-pouvoir et influencer la gouvernance mondiale pour assurer une justice climatique. Cet article propose des stratégies pouvant servir à d’autres délégations jeunesse lors de futures COP.

Conceptualisation et méthodologie depuis la justice climatique et les paradoxes

Les approches de justice climatique reconnaissent les injustices climatiques existantes entre les pays, les peuples et les individus aux croisements d’inégalités, tant en ce qui concerne leur contribution à la crise climatique que l’augmentation de leur vulnérabilité à ses effets et l’accès inégal aux ressources, notamment financières, pour y faire face (Demaze et Philippe, 2022). Elles invitent par ailleurs à la reconnaissance, à la représentation, à la redistribution et à la réparation des injustices climatiques. Les théories des paradoxes organisationnels permettent d’analyser un événement, comme les espaces des COP, où des éléments perçus comme contradictoires — tels que des comportements, discours ou valeurs — demeurent néanmoins liés, interdépendants et en tension (Gaim et al., 2022). La combinaison de ces deux approches conceptuelles fournit un cadre utile pour comprendre comment naviguer dans les paradoxes par l’organisation d’espaces de solidarité internationale.

Sur le plan méthodologique, cet article se base sur les observations participantes de la délégation jeunesse de l’AQOCI, composée de cinq jeunes femmes résidant au Québec aux positionnalités variées, à la COP28, en décembre 2023, à Dubaï. Les observations participantes, en tant que démarche qualitative, permettent de saisir les pratiques et dynamiques sociales dans différents contextes tout en reconnaissant l’importance des subjectivités des personnes participantes dans l’analyse des réalités observées, pour plus de profondeur analytique. Selon cette méthode, la richesse des analyses se trouve dans les subjectivités et non l’objectivité. En complément, l’analyse s’appuie sur une revue narrative de littérature organisationnelle et scientifique aux croisements de la gouvernance climatique internationale (Chaloux et al., 2020) et de la justice climatique (Demaze et Philippe, 2022).

Navigation dans les paradoxes

Bien que les COP restent le mécanisme décisionnel mondial actuel le plus inclusif en matière de climat, celles-ci demeurent imparfaites. Si elles promeuvent la coopération mondiale, des désaccords notables demeurent entre les pays des Nords et des Suds, limitant la portée des actions collectives.

Paradoxes dans la représentation des pays, nations et populations

Un premier paradoxe quant à la représentation des pays, nations et populations lors des COP sur les changements climatiques repose sur la surreprésentation des pays des Nords. Bien que la plupart des pays des Suds disposent de délégations suffisamment nombreuses pour participer aux négociations officielles, les contraintes de ressources limitent leur capacité à couvrir simultanément les multiples sessions et événements parallèles, ce qui réduit leur influence potentielle dans l’ensemble du processus. Par exemple, à la COP28, le Canada comptait une délégation de 742 personnes, tandis que le Vanuatu en comptait 99 et le Nicaragua, 6 (Prater, 2023). Les délégations des pays économiquement riches sont souvent plus nombreuses et mieux préparées, disposant de personnes expertes et de ressources considérables pour défendre leurs intérêts.

Les structures institutionnelles onusiennes favorisent les grandes délégations anglophones dotées d’une expertise scientifique occidentale : la langue de travail est l’anglais, les normes scientifiques dominantes proviennent des institutions occidentales et le format des négociations complique la participation. Par conséquent, les délégations des pays des Nords s’imposent dans les discussions techniques et mobilisent des savoirs reconnus dans l’espace onusien, leur conférant ainsi une plus grande influence. À l’opposé, de nombreux pays des Suds, pourtant en première ligne des effets climatiques, ne détiennent pas les mêmes ressources financières, humaines, techniques ou linguistiques pour participer pleinement aux discussions et faire entendre leur voix, ce qui limite leur capacité d’influence (Hite, Haverkamp et Joshi, 2024).

De même, bien que les savoirs environnementaux et traditionnels et les stratégies d’adaptation des populations autochtones et des communautés locales soient de plus en plus reconnus comme étant essentiels à la lutte contre la crise climatique, la place qui leur est réservée demeure limitée et souvent marginalisée. Si les peuples autochtones disposent d’un espace officiel au sein de la CCNUCC, leur influence est dépourvue de pouvoir décisionnel, comme tout autre observateur des COP. Cette marginalisation persiste, malgré leur vulnérabilité disproportionnée face à la crise climatique ainsi que leurs savoirs et pratiques essentiels pour y faire face.

Alors que la représentation dans sa diversité est importante pour engager des transformations en matière de climat, la composition des délégations nationales met en lumière un paradoxe sur le plan du genre. Quoique les COP reconnaissent l’importance de l’égalité des genres dans la lutte contre les changements climatiques, les femmes restent sous-représentées dans ces espaces décisionnels. À la COP28, un peu plus du tiers des personnes déléguées (38 %) étaient des femmes, et seulement 15 femmes figuraient parmi les 133 personnes-cheffes d’État (McSweeney, 2023). Ce déséquilibre reflète une tendance plus large où les perspectives féministes, essentielles pour une action climatique juste et inclusive, sont souvent reléguées au second plan dans les négociations. Des recherches montrent, par exemple, que les pays où la représentation parlementaire des femmes est plus élevée sont plus enclins à ratifier les traités environnementaux internationaux (Lv et Deng, 2019).

Pour naviguer dans ce paradoxe, la délégation jeunesse a mis en place différentes stratégies. Elle a cherché à amplifier les voix sous-représentées aux COP, notamment celles des femmes, des jeunes, des populations des Suds et des communautés autochtones. En collaboration avec des partenaires des Suds, l’AQOCI et la délégation ont coconstruit un plaidoyer, qu’ils ont ensuite présenté aux gouvernements québécois et canadien lors de rencontres à la COP. Une conférence a également été organisée pour donner la parole à des partenaires de l’AQOCI des continents latino-américain, asiatique et africain (COICA, Latindadd, CBCS-Network, PCFS, JVE Senegal) dans le pavillon du Canada, maximisant l’exposition aux personnes décideuses présentes. Ces mêmes partenaires ont participé à des entrevues enregistrées que l’AQOCI a ensuite diffusées sur les réseaux sociaux pour atteindre un large auditoire.

Paradoxes dans la représentation entre les lobbyistes et la société civile

Un deuxième paradoxe réside dans la surreprésentation des lobbyistes par rapport à la société civile lors des négociations climatiques. À la COP28, au moins 2456 lobbyistes des énergies fossiles étaient présents, un nombre bien plus élevé que celui des représentants des dix pays les plus vulnérables face à la crise climatique, qui s’élève à 1509 (KBPO, 2023). Ce constat illustre la disparité de représentation engendrée par l’espace qu’occupe le secteur des énergies fossiles dans des conférences conçues pour trouver des solutions internationales aux enjeux auxquels contribue ce secteur.

Tout comme les pays des Nords, les grandes entreprises et groupes d’intérêts économiques disposent de ressources financières et humaines importantes, leur permettant de maintenir une présence forte et constante dans les conférences. Ils mobilisent, par exemple, des centaines de lobbyistes ou occupent même des rôles clés, comme celui de la présidence, dans le cadre de la COP28. Cette influence leur permet de promouvoir des solutions compatibles avec la poursuite de leurs intérêts, au détriment de mesures plus ambitieuses de réduction des émissions. Des solutions technologiques et des mécanismes de marché, comme la captation et la séquestration du carbone ou les compensations carbone, sont mis de l’avant au détriment de mesures plus radicales visant à réduire les émissions à la source. À l’inverse, les ONG, les groupes de femmes, les jeunes et les communautés autochtones, entre autres, font face à des défis financiers, logistiques et institutionnels importants qui limitent leur participation aux COP. Malgré le

Bien que les résultats soient rarement à la hauteur de ce que demande l’urgence climatique, les négociations lors des COP amènent les pays des Nords à effectuer certains compromis qu’ils n’auraient pas faits en l’absence de ces exercices de dialogue et de pressions exercées par la société civile. D’ailleurs, un développement positif réside dans le fait que la COP28 s’avère être la première à avoir adopté un texte explicitant la nécessité de décroître les énergies fossiles, malgré la présence record de lobbyistes de ce secteur.

Face à ce paradoxe, la délégation a joint ses efforts à des mobilisations menées par des réseaux regroupant, notamment, des ONG environnementales, des groupes de femmes et des jeunes. Ces mobilisations ne sont toutefois pas exemptes de difficultés, considérant que les membres de la société civile doivent obtenir une autorisation du secrétariat de la CCNUCC pour mener certaines actions revendicatives dans l’enceinte des COP. Afin d’esquiver ces difficultés institutionnelles, la délégation a priorisé des actions ponctuelles qui ne requièrent pas d’autorisation, comme : des walk-out, des sit-in, ou encore le port d’une casquette en appui au plafonnement des émissions de gaz à effet de serre (GES).

Par exemple, lors d’une conférence organisée par Pathways Alliance, la délégation s’est jointe aux mobilisations du Réseau Action Climat pour dénoncer les fausses solutions mises de l’avant (Figure 1). La salle était remplie de membres de la société civile, ce qui a conduit l’organisation à annuler l’événement, évoquant un empêchement de la première ministre de l’Alberta. Un bref échange a néanmoins eu lieu à la demande d’un journaliste, après quoi la quasi-totalité des personnes présentes ont quitté la salle en signe de désapprobation à l’égard des fausses solutions présentées.

Figure 1. Occupation obstructive des membres du Réseau Action Climat, qui a mené à l’annulation de l’événement de Pathways Alliance.
Source : photo fournie, utilisée avec permission.

Paradoxes entre engagements et actions

Un troisième paradoxe existe entre les engagements pris lors des COP et les actions qui peinent à être mises en œuvre. Bien que les négociations internationales aboutissent à des accords ambitieux, comme l’Accord de Paris en 2015, qui vise à limiter le réchauffement à 1,5 °C, l’écart entre promesses et actions entreprises demeure considérable. Selon les estimations du Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) (2023), les contributions actuellement déterminées sur le plan national entraîneraient un réchauffement dépassant 2,5 °C, tandis que l’objectif de financement climatique de 100 milliards de dollars annuels pour les pays des Suds, promis depuis 2009, n’a été atteint qu’en 2022, avec deux ans de retard (OCDE, 2024). Les pays des Nords, bien qu’ayant historiquement la plus grande responsabilité dans les émissions de GES, tardent à honorer leurs engagements en matière de financement climatique. Pourtant, plusieurs de ces mêmes nations économiquement riches continuent de subventionner les indus

Aussi, les COP génèrent de nombreux engagements sur papier, mais leur mise en œuvre, tributaire de volontés politiques nationales souvent fluctuantes, peine à se traduire en actions transformatrices, ce qui alimente le scepticisme quant à l’efficacité du processus.

Pour faire face à ce troisième paradoxe, la délégation a saisi l’occasion de questionner des personnes élues du Québec et du Canada. Ces échanges ont pris la forme d’entrevues enregistrées, pour garder une trace et diffuser les positions ou les engagements mentionnés. La tenue de ces discussions et leur diffusion sur différentes plateformes numériques permettent d’informer un public qui n’était pas nécessairement présent à la COP, de renforcer la redevabilité des personnes élues auprès de la population et de faciliter l’identification de potentielles incohérences entre les propos tenus et les actions posées. Par exemple, le ministre québécois de l’Environnement a mentionné, lors de la COP28, la mise en place imminente d’un comité jeunesse permanent sur le climat. Cependant, quelques mois plus tard, le gouvernement a rejeté cette initiative.

Conclusion

Finalement, force est de constater que les COP sont la scène de nombreux paradoxes. Trois d’entre eux viennent d’être illustrés. Cependant, ces conférences internationales demeurent nécessaires comme espaces forçant des dialogues entre les pays des Nords et des Suds, malgré leurs nombreuses imperfections. Les stratégies de mobilisation et de navigation des paradoxes de la délégation jeunesse de l’AQOCI montrent comment les COP peuvent être des lieux importants pour organiser des espaces de solidarité internationale et prendre part à des opportunités de convergences entre mouvements sociaux et société civile; influencer la gouvernance climatique mondiale; visibiliser les injustices climatiques; faire entendre des voix marginalisées; créer des alliances transnationales; et exercer un contre-pouvoir politique. Elles peuvent d’ailleurs servir à d’autres délégations jeunesse désirant déployer des stratégies et créer de tels espaces lors de futures COP, inévitablement paradoxales.

  1. Les expressions pays des Suds (tels que les pays d’Afrique et d’Amérique du Sud) et pays des Nords (tels que le Canada et l’Union européenne) ne renvoient pas nécessairement à une réalité géographique, mais à des rapports de pouvoir inégalitaires issus de la colonisation et de la mondialisation. Elles visent à éviter des termes porteurs de colonialisme ou de structures de domination, tout en rendant visibles les inégalités et les dynamiques d’oppression entre ces espaces. ↩︎

Articles similaires