Bandes dessinées et changements climatiques : pour une valorisation des recherches en sciences humaines et sociales
Il n’est maintenant plus nécessaire de souligner l’enjeu des dérèglements climatiques pour nos sociétés. En effet, la nature géophysique du climat et son influence sur les écosystèmes ont fait que ce sont surtout les sciences de la vie et de la Terre qui ont été sollicitées. Toutefois, le peu de considération portée aux approches des sciences humaines et sociales (SHS) dans les études climatiques est de plus en plus pointé du doigt, car adaptation et atténuation relèvent de processus individuels, sociaux, politiques et économiques (Fouqueray, 2022).
Il existe pourtant un moyen de communiquer la science aussi exigeant que singulier : la bande dessinée (BD). Désormais professionnalisé, ce « neuvième art » est pleinement reconnu pour sa puissance de narration et d’expression. La représentation des études climatiques en BD reste néanmoins bien faible en comparaison de l’engouement que cet art suscite ailleurs, comme dans la communauté scientifique médicale (GMIC, 2007). De plus, les BD scientifiques traitant des changements climatiques abordent surtout le sujet à la lumière des sciences de la vie et de la Terre. Nous présentons donc ici Climat social, un projet combinant conférences et BD pour mettre en évidence la richesse des recherches climatiques en SHS.
La BD pour diffuser les sciences humaines et sociales dans leur pluralité et leur multidisciplinarité
Dessiner les sciences sociales, une approche éprouvée
Plusieurs innovations méthodologiques en sociologie ont fait la démonstration des forces de la BD dans la communication scientifique. C’est le cas, par exemple, de l’œuvre québécoise Se battre contre les murs (2022), qui plonge son lectorat dans une unité de garde fermée pour jeunes à Montréal. Le dialogue entre les sociologues Amélie Quesnel Vallée et Myriam Zubrzycki ainsi qu’avec le bédéiste Francis Desharnais a ainsi produit des choix scénaristiques (lieux et moments représentés) et artistiques (cadrage visuel) qui contribuent à porter et à renforcer le propos scientifique. Par exemple, la rareté des plans d’extérieur établit un parallèle avec le cadre clos de l’unité de garde fermée et rend bien plus tangible le concept abstrait de carcéralité que des écrits scientifiques. Qu’il s’agisse de la sociologie ou d’autres champs scientifiques, la BD a ainsi fait preuve de sa capacité à diffuser les résultats de recherches avec rigueur et créativité (Nocérino, 2025).
L’engouement du milieu universitaire pour la diffusion des sciences par la BD
Pour démocratiser les savoirs scientifiques, de nombreuses initiatives alliant sciences et BD ont vu le jour et tendent à s’institutionnaliser. D’une part, la BD scientifique fait l’objet de plusieurs collections éditoriales, comme Octopus, chez Delcourt. D’autre part, les réseaux scientifiques proposent de plus en plus de formations à la BD pour les chercheuses et les chercheurs, à l’instar de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences (ACFAS) et de sa formation « Vulgariser les sciences en BD ». C’est cependant par l’intégration de la BD dans des cursus universitaires que l’on reconnaît sa pleine reconnaissance par le milieu scientifique. Depuis 2020, l’Université de Sherbrooke propose d’ailleurs un cours de troisième cycle où les étudiants et étudiantes transposent leurs recherches dans le recueil Dessine ta science. L’Université du Québec en Outaouais (UQO), quant à elle, a célébré en 2023 les 20 ans de son baccalauréat en bande dessinée, le seul programme complet offert à ce sujet.
Si la BD s’impose de plus en plus comme un outil de médiation scientifique, c’est grâce à ses avantages pour les scientifiques, tout comme pour les lectrices et lecteurs. Des limites sont bien sûr à signaler, comme le risque de simplification excessive, voire de déformation du contenu scientifique. Toutefois, le format illustré permet de vulgariser des concepts complexes en les intégrant dans une narration accessible, ouverte à l’émotion, tout en facilitant la transmission des enjeux éthiques, sociaux ou politiques de la recherche.
C’est en s’appuyant sur ces atouts et pour disséminer la recherche en SHS sur le changement que le projet Climat Social a vu le jour.
Genèse et développement d’un projet autour des questions climatiques
Climat Social est un projet de médiation scientifique de l’UQO qui vise à souligner l’intérêt et la diversité des travaux des SHS sur les changements climatiques, en adaptant un cycle de 10 conférences scientifiques en bandes dessinées. L’idée émane de multiples discussions entre les porteurs du projet (Timothée Fouqueray, Jérôme Dupras et Sylvain Lemay) et des climatologues et écologues, qui ne semblaient pas connaître la diversité des recherches SHS sur le climat, ou qui en exagéraient la portée utilitariste (p. ex., « pour l’acceptabilité sociale » de la restauration de tourbières pour stocker du carbone, etc.). Tenues à la fin de l’année 2021, les conférences, accessibles en ligne, ont alterné entre psychologie, économie, sociologie, géographie ou anthropologie, pour présenter des travaux sur l’adaptation ou l’atténuation des effets du changement climatique.
La BD occupe une place particulière dans Climat Social. En premier lieu, les formats illustrés courts ont l’avantage d’être rapidement accessibles, condensant une information scientifique qui se déroulerait en 40 à 60 minutes lors d’une visioconférence. L’objectif ici est de partager l’essentiel au plus grand nombre, pour amener les personnes les plus intéressées vers la conférence complète. En second lieu, les BD proposent un support sensible témoignant des enjeux du changement climatique pour les personnes concernées. Pour trouver des bédéistes, un appel de candidatures a été lancé auprès des populations étudiantes et diplômées de l’École Multidisciplinaire de l’Image (UQO). Dix bédéistes ont été sélectionnés sur la base de leur portfolio et des motivations exprimées pour le projet, notamment leur désir de travailler avec l’un ou l’autre des conférenciers et conférencières (Tableau 1, Figure 1). Libres de choisir leur méthode de travail, les artistes devaient ensuite résumer une des conférences en seulement trois à six pages, à l’intention du grand public.

De gauche à droite, de haut en bas, les bédéistes sont : Camille Perron-Cormier, Poukinie, Jean-Benoît Soucie, Luc Sanschagrin, Jacob Doyon, Stéphanie Milot, Vicky Blais, Fanny Cecconi, Litsia et Philippe-Antoine Forest.
Les bandes dessinées sont mises à disposition selon les conditions de la Licence Creative Commons BY-NC-SA 4.0 International : https://climatbd.uqo.ca/index.php/les-bd/
Représenter la diversité des sujets des recherches en SHS sur le changement climatique
Des visioconférences représentant la diversité disciplinaire des sciences sociales
La sélection des conférencières et des conférenciers a tenté de représenter la grande diversité des SHS, mais aussi des socio-écosystèmes d’étude : littoraux, forestiers, mais aussi urbains, agricoles ou arctiques (Tableau 1).

Nous avons d’abord souhaité exposer la diversité des objets et échelles d’étude des SHS. À l’échelle de l’individu, Thibaud Griessinger a présenté comment les sciences cognitives proposent des pistes pour encourager des comportements propices au covoiturage ou à une diminution des volumes de déchets. Louise Pouliot a dépeint l’état des connaissances en psychologie quant aux risques sociaux et en santé mentale chez les personnes québécoises intervenant après des événements météorologiques extrêmes. À l’échelle collective, le géographe Olivier Labussière a fait part de ses enquêtes sur les enjeux sociopolitiques de nouvelles énergies colonisant l’espace terrestre sous terre, en mer et dans les airs. Le territoire et ses politiques d’aménagement ont également été au cœur des interventions d’Hélène Rey-Valette et de Céline Chadenas sur l’aménagement littoral face à la remontée du niveau de la mer.
Nous avons aussi présenté à l’auditoire la pluralité des méthodes mobilisées en SHS. Emnet Berhanu, docteure en droit public, a expliqué l’utilité de l’analyse bibliographique pour comprendre les particularités juridiques des migrations climatiques. Laëtitia Marc a décrit comment elle a adapté l’ethnographie aux restrictions sanitaires de la COVID pour suivre les dynamiques de l’activisme écoféministe inuit et sami. Des approches moins orthodoxes ont aussi été détaillées par Michel Léger, chercheur en sciences de l’éducation, pour comprendre comment Facebook peut aider des foyers à réduire leur consommation d’énergie. Le sociologue Alpha Ba et le docteur en sciences de l’environnement Iago Otero ont souligné l’intérêt des approches participatives dans la gestion de l’environnement – le premier par un jeu sérieux sur les systèmes agricoles d’Afrique de l’Ouest, et le second par des ateliers citoyens de prévention des feux en Catalogne.
Le choix de la francophonie
Au-delà de la diversité thématique, méthodologique et de genres (avec cinq femmes et cinq hommes), il nous importait aussi de mettre en relief la diversité géographique de la communauté francophone travaillant sur les changements climatiques.
Nous avons donc fait le choix de présenter des travaux en français pour renforcer la représentation des travaux francophones, parfois moins bien diffusés au sein même des pays parlant français que des publications anglophones. Ainsi, les 10 conférencières et conférenciers invités ont formé une délégation importante de la francophonie d’Afrique, d’Amérique et d’Europe (Tableau 1), tout comme l’audience des visioconférences (Figure 2). Nous avons d’ailleurs diffusé l’information le plus largement possible, grâce à 112 personnes et établissements qui ont fait connaître la tenue des visioconférences (p. ex., l’Université d’Antananarivo, InterEnvironnement Wallonie, etc.).

Un total de 237 personnes se sont inscrites pour assister directement aux visioconférences, qui ont été visionnées en ligne plus de 800 fois. Une grande majorité des personnes inscrites provenaient de France (55 % des inscriptions) et du Canada (22 %). L’origine professionnelle des personnes inscrites était conforme à la diversité de l’audience ciblée, car le public étudiant représentait 57 % des effectifs (dont la moitié en doctorat). Le reste de l’assistance était constitué à 16 % de chercheuses et de chercheurs (pour 16 %), et à 27 % de membres du personnel de structures entrepreneuriales (bureaux d’études) ou à but non lucratif (parcs naturels, ONG environnementales, etc.), ainsi que de personnes inscrites à titre personnel.
BD et SHS : lier la forme et le fond pour une diffusion scientifique rigoureuse et attrayante
Des récits documentaires et fictionnels avec des styles distincts
Les 10 BD de Climat Social témoignent de la plasticité du format dessiné. Quatre des BD retranscrivent les conférences dans un style documentaire mettant en scène les scientifiques (voir Figure 2, première ligne).
La mise en récit des autres BD oscille entre le réalisme et la fable. La fiction ancrée dans le quotidien du lectorat favorise son passage à l’action, comme le propose la retranscription de la conférence de Michel Léger par Vicky Blais (Figure 1, septième case). À l’inverse, la BD de Jacob Doyon (Figure 1, cinquième case) s’affranchit du réel dans une dystopie extrapolant les conclusions des travaux de Céline Chadenas. Avec son noir et blanc rugueux, le bédéiste captive le lectorat dans ce futur indésirable. Le texte, volontairement rare, en dit à la fois trop et trop peu, et renvoie vers la visioconférence pour comprendre ces recherches en SHS qui inspirent le leitmotiv des six planches : « Les eaux ont grugé les rives. Les vagues affamées ont dévoré la côte. »
Quelle que soit l’approche retenue, la continuité du récit est un élément central obtenu grâce à un personnage, à une idée ou à un élément graphique. L’ellipse, inhérente à l’espace blanc séparant les cases d’une BD (Mccloud, 2007), ne rompt pas cette continuité. Elle permet d’accélérer le temps long du changement climatique, par exemple en condensant la lente montée du niveau de la mer en seulement deux cases (Luc Sanschagrin, Figure 1, quatrième case). Enfin, la couleur est parfois utilisée pour mettre en valeur des points importants. Les nuances de bleu ou de vert des BD de Camille Perron-Cormier (sur la submersion littorale ; voir Figure 1, première case) et de Poukinie (sur l’engagement environnemental des femmes autochtones ; voir Figure 1, deuxième case) ancrent ainsi le lectorat dans la thématique parcourue.
Il existe donc de multiples manières de créer des BD de dissémination scientifique, chacune combinant les habiletés des bédéistes et les choix pris avec leur « tandem scientifique ». Un tel dialogue est indispensable pour tendre vers ce que le jury du prix artistique a exprimé à propos de Camille Perron-Cormier : « Sa BD ne fait pas que rendre honneur [à la conférence], elle la dépasse en intérêt et en vulgarisation. »
Des échanges fructueux entre scientifiques et bédéistes
Les échanges entre les bédéistes et les scientifiques ont reposé sur un intérêt réciproque. Les bédéistes ont exprimé un attrait pour les thématiques environnementales et l’échange avec des scientifiques pour comprendre leurs travaux et le fonctionnement de la recherche. La perspective d’un contrat rémunéré et d’une première expérience a conforté cet élan de curiosité. Du côté des scientifiques, les motivations reposaient sur la découverte d’un autre univers professionnel et sur l’obtention d’une BD illustrant leurs projets, comme le raconte le scientifique Iago Otero : « Je crois que mes amis ont encore mieux compris le message de ma conférence avec la BD qu’en la regardant ! »
Une stratégie de communication à déployer autour des bandes dessinées
Pour amplifier la portée du projet Climat Social, nous avons organisé trois prix, dont un prix du public ouvert à toutes et à tous en ligne. Au total, environ 380 votes ont été exprimés pour récompenser Poukinie, tandis que les prix artistique et scientifique sont revenus à Camille Perron-Cormier.
S’il est à ce jour difficile de tracer l’utilisation des BD par les scientifiques, nous avons tout de même noté plus de 8000 visites sur le site Web du projet. Il reste désormais à ouvrir plus largement le partage des planches à un public plus populaire, la BD restant l’apanage majoritaire d’un lectorat socio-professionnellement aisé (Sallée et Oliver, 2023).
Conclusion
Le libre accès à des informations scientifiques validées et vulgarisées, en tout temps et en tous lieux, est crucial pour la lutte contre le changement climatique. C’est dans cet esprit que nous avons plébiscité la BD pour enrichir le dialogue entre sciences sociales et société. Nous poursuivons maintenant notre démarche avec une bédéthèque regroupant les BD francophones abordant précisément le changement climatique (Figure 3). Cette initiative unique au monde témoigne de la diversité et de l’efficacité des approches graphiques pour sensibiliser la population aux enjeux climatiques (voir encadré).

Alliant documentaires scientifiques, fictions et humour, les BD répertoriées offrent des références sur les enjeux usuels des problématiques climatiques (p. ex., l’effet de serre), mais aussi sur des aspects plus rarement abordés (écoanxiété, place des générations futures, inégalités sociales, etc.).
Comme le souligne un récent rapport international (IPBES, 2024), l’art est aujourd’hui un vecteur essentiel dans la transformation de nos sociétés vers plus de durabilité. La BD a ici un rôle à jouer, comme le souligne par exemple le Prix Tournesol, décerné depuis 1997 à une œuvre engagée pour la cause écologique, à l’occasion du Festival international de la bande dessinée d’Angoulême. C’est dans cette mouvance que s’inscrit Climat Social, en considérant la bande dessinée comme le complément idéal des articles et des conférences pour la communication des recherches en sciences humaines et sociales sur le sujet.
Appel à contribution pour la bédéthèque du climat
Envoyez-nous vos suggestions de BD sur les changements climatiques depuis la page dédiée: https://climatbd.uqo.ca/index.php/bdtheque/.
Disponible en accès libre, notre bédéthèque a vocation à devenir une référence mobilisable à des fins éducatives ou de sensibilisation. À ce jour, plus de 90 œuvres sont recensées, s’adressant principalement au grand public.









