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Santé et médecine

Contexte sanitaire de la chaleur extrême au Québec

Au cours des 15 dernières années, le Québec a connu d’importants événements de chaleur, qui ont entraîné de nombreuses conséquences sur la santé. En 2010, par exemple, l’ensemble du Québec a été frappé par un important épisode de chaleur extrême, qui a duré environ cinq jours. L’impact de cette chaleur extrême sur la santé a causé environ 280 décès, en plus de 3 400 visites à l’urgence (Bustinza et al., 2013). Plus récemment, les chaleurs extrêmes de 2018, 2020, 2021 et 2024, entre autres, ont aussi eu d’importants effets sur la santé (Lamothe et al., 2025).

Avec les changements climatiques, les épisodes de chaleur deviendront de plus en plus fréquents, intenses et longs (GIEC, 2021). Cependant, plus il y aura de mesures qui seront mises en place pour réduire les gaz à effet de serre (GES), et donc le réchauffement climatique, moins la multiplication de ces épisodes sera importante. C’est ce qu’on appelle l’atténuation. De surcroît, plus il y aura de mesures pour protéger les populations les plus vulnérables à la chaleur, moins les conséquences seront graves. C’est ce que l’on nomme l’adaptation aux changements climatiques. L’atténuation et l’adaptation sont parmi les principaux facteurs qui détermineront l’ampleur du fardeau futur associé à la chaleur au Québec.

À l’aube du 10e anniversaire de l’Accord de Paris, cet article met en lumière les effets sanitaires et économiques de la chaleur extrême qui seront évités, ou non, selon différents scénarios de réchauffement planétaire. À titre de rappel, l’Accord de Paris prévoit que les nations tenteront de limiter le réchauffement à 2 °C et, idéalement, sous la barre de 1,5 °C. Cette augmentation est calculée sur une période de 20 à 30 ans, par rapport aux températures préindustrielles. D’ailleurs, la Terre s’est déjà réchauffée en moyenne d’environ 1,2 °C (GIEC, 2021), et l’année 2024 a été la première à dépasser le seuil significatif de 1,5 °C. Avec les politiques actuelles, nous nous dirigeons vraisemblablement vers un réchauffement de plus de 3 °C d’ici la fin du siècle. Il est donc grand temps d’agir.

Quantification du fardeau de la chaleur extrême

Au cours des dernières années, de nouvelles recherches sur les impacts de la chaleur extrême ont été menées par les auteurs de cet article, avec leurs collaborateurs et collaboratrices de l’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) et de Santé Canada. Le présent article reprend ces travaux de recherche, qui visaient à quantifier le fardeau sanitaire et économique de la chaleur extrême au Québec (Boudreault et al., 2024; 2025). La méthodologie utilisée se divise en deux grandes parties, soit, premièrement, l’estimation du fardeau sanitaire, et deuxièmement, celle du fardeau économique (Figure 1).

Figure 1. Résumé de la méthodologie employée pour quantifier le fardeau sanitaire et économique de la chaleur au Québec en contexte de changements climatiques.

Estimation du fardeau sanitaire

Pour déterminer le fardeau sanitaire, il faut d’abord quantifier la relation historique entre la chaleur estivale (c’est-à-dire les températures élevées au cours de l’été) et différents enjeux de santé, comme la mortalité, les hospitalisations et les admissions à l’urgence, les transports ambulanciers et les appels à Info-Santé 811 (Figure 1a). Pour ce faire, des modèles statistiques ont été ajustés pour quantifier la relation entre la chaleur estivale et les différents enjeux de santé, en appliquant un contrôle pour différents facteurs, comme l’humidité, la pollution de l’air, les saisons, les tendances à long terme, etc. (Boudreault et al., 2024). Ces modèles ont été élaborés pour chacune des 15 régions sociosanitaires du Québec, à l’exception des trois régions les moins peuplées, dans le nord du Québec (<1 % de la population). Une fois élaborés, ces modèles permettent d’estimer le nombre historique de chaque enjeu sanitaire attribuable à la chaleur dans chaque région du Québec.

Des projections climatiques ont ensuite été combinées avec les modèles statistiques élaborés précédemment pour calculer le fardeau sanitaire associé à divers scénarios de réchauffement. Les plus récentes projections climatiques provenant de 15 modèles globaux du climat, ajustés pour l’Amérique du Nord par l’équipe d’Ouranos, ont été utilisées (Lavoie et al., 2024). Ces modèles du climat sont des modèles physiques qui simulent l’évolution du climat (p. ex., les températures) selon différentes trajectoires d’émissions de GES. L’utilisation de plusieurs modèles du climat pour chaque scénario permet d’assurer une robustesse dans les résultats, car aucun modèle climatique n’est parfait. Même si des résultats ont été obtenus pour chaque modèle et chaque région, seule la médiane des résultats des 15 modèles climatiques pour l’ensemble du Québec est présentée dans cet article, dans un souci de clarté, pour chaque scénario climatique.

Les périodes temporelles et les scénarios de réchauffement utilisés initialement dans l’article de Boudreault et al. (2025) peuvent être vulgarisés en concordance avec les seuils de réchauffement planétaire de l’Accord de Paris, c’est-à-dire en degrés de réchauffement correspondant environ à +1 °C, +2 °C et +3 °C. Le Tableau 1 montre les années et les scénarios du GIEC utilisés dans la recherche originale, et les correspondances avec les seuils de réchauffement planétaire. Dans la présente étude, la démographie et l’adaptation sont estimées à des niveaux stables par rapport aux valeurs historiques de 2019. De plus, l’acclimatation de la population à des températures plus élevées n’est pas considérée, en raison de la difficulté à la mesurer. Même si ces projections ne reflètent pas parfaitement le futur, elles permettent toute de même de comprendre l’effet du réchauffement climatique en situation de statu quo.

Tableau 1. Réchauffement planétaire moyen et correspondance avec les résultats présentés dans Boudreault et al. (2025).

Estimation du fardeau économique

Une fois le fardeau sanitaire calculé pour chaque scénario présenté dans le Tableau 1, celui-ci a été traduit en coûts de santé à l’aide de données provenant de divers organismes officiels (p. ex., le ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec, l’Institut canadien d’information sur la santé, etc.). Différentes métriques, comme la valeur statistique de la vie humaine, le coût moyen d’une hospitalisation au Québec, la durée d’une visite à l’urgence et le salaire médian, pour ne nommer que celles-là, ont été employées pour effectuer cette traduction du fardeau sanitaire en fardeau économique (Boudreault et al., 2025). Toutes ces métriques économiques avaient été utilisées précédemment dans d’autres analyses environnementales effectuées à l’échelle québécoise ou canadienne (voir références dans Boudreault et al., 2025).

Les coûts considérés pour le fardeau économique ont été rapportés en dollars canadiens de 2019 et ne prennent donc pas en compte l’augmentation future des coûts des soins de santé ou l’inflation. Encore une fois, maintenir les coûts fixes au niveau de 2019 permet de voir l’effet seul du climat dans un contexte de statu quo pour différents scénarios de réchauffement.

Selon cette méthodologie, trois grandes catégories de coûts ont été identifiées (Figure 1b) :

  1. Les coûts directs de soins de santé, c’est-à-dire les frais d’hospitalisation, d’admission à l’urgence, de transports ambulanciers, d’appels à Info-Santé et d’équipes de protection lors des vagues de chaleur.
  2. Les coûts indirects de l’absentéisme, c’est-à-dire les heures de travail perdues pour les consultations médicales incluses dans les coûts directs.
  3. Les coûts intangibles, c’est-à-dire la volonté de payer de la société pour réduire les pertes de vies humaines (mortalité) et les journées d’activités restreintes en période de canicule.

Résultats et interprétations

Fardeau sanitaire

Les nouveaux modèles statistiques élaborés puis combinés aux scénarios climatiques du GIEC montrent très clairement l’impact actuel de la chaleur sur la santé, à un niveau de réchauffement d’environ 1 °C (Tableau 2). En moyenne, plus de 400 décès, 200 hospitalisations, 32 000 visites à l’urgence, 6 000 transports ambulanciers et 13 000 appels à Info-Santé sont attribuables à la chaleur chaque été au Québec. Ces chiffres augmentent de 50 % à 200 % selon les différents indicateurs de santé dans un scénario de +2 °C, et de 100 % à 400 % dans le scénario de +3 °C. Par exemple, le nombre de décès passe de 400 décès par été en moyenne en période de référence (+1 °C) à plus de 1 200 dans le scénario de +3 °C.

Tableau 2. Fardeau sanitaire de la chaleur au Québec pour différents scénarios de réchauffement planétaire en matière de nombres attribuables à la chaleur chaque été (et pourcentage d’augmentation par rapport au scénario de référence).

Fardeau économique

Le fardeau sanitaire a été converti en coûts de santé pour établir le fardeau économique. Dans le scénario de référence de +1 °C, les coûts actuels s’élèvent à 15 millions de dollars annuellement pour les coûts directs, 5 millions pour les coûts indirects et 3,6 milliards pour les coûts intangibles (Tableau 3). Les coûts intangibles, qui représentent la part la plus importante des coûts sanitaires, vont plus que doubler lorsque la planète atteindra un réchauffement de +2 °C (8,4 G$). Le scénario de +3 °C, pour sa part, ferait plus que tripler les coûts intangibles de la chaleur au Québec (11,6 G$). Ces résultats montrent aussi qu’à l’heure actuelle (+1 °C), les coûts de la chaleur sont déjà très élevés.

Tableau 3. Fardeau économique de la chaleur au Québec pour différents scénarios de réchauffement mondial en matière de coûts annuels moyens (et augmentation par rapport au scénario de référence). Directs : frais d’hospitalisation, d’admission à l’urgence, de transports ambulanciers, d’appels à Info-Santé et d’équipes de protection lors des vagues de chaleur. Indirects : Absentéisme. Intangibles : Volonté de payer de la société pour réduire les décès et les journées d’activités restreintes en période de canicule.

En résumé, le réchauffement prochain d’à peine un degré de plus à l’échelle mondiale (+2 °C) fera doubler les coûts de santé de la chaleur au Québec, alors qu’un réchauffement de deux degrés de plus (+3 °C) les ferait presque tripler. Ces résultats démontrent donc l’importance de limiter le plus possible le réchauffement afin de réduire les coûts futurs. À titre de rappel, les sociétés se dirigent vraisemblablement vers un réchauffement d’au moins +3 °C d’ici la fin du siècle, selon les politiques actuellement en place.

Discussion sur l’importance de l’adaptation

Le respect de l’Accord de Paris, c’est-à-dire le plafonnement du réchauffement sous les 2 °C (et idéalement sous 1,5 °C), ne sera pas suffisant pour contrer les conséquences néfastes de la chaleur sur le système de santé et la société québécoise. En effet, les effets de la chaleur sont déjà importants avec le réchauffement actuel (+1 °C), entraînant des centaines de décès et d’hospitalisations, des milliers de transports en ambulance et des dizaines de milliers de visites à l’urgence et d’appels à Info-Santé supplémentaires chaque été au Québec. Sur le plan économique, la chaleur entraîne chaque été des millions de dollars en coûts directs pour le système de santé, et indirects en ce qui concerne l’absentéisme, en plus de milliards de dollars en coûts sociétaux liés aux pertes de vies humaines et au bien-être. Des mesures d’adaptation supplémentaires doivent donc être mises en place dès maintenant. Plusieurs solutions existent pour atténuer ces conséquences sanitaires et financières sur la société québécoise.

Systèmes d’alerte : Les alertes de période de chaleur actuellement en place au Québec se concentrent sur les « vagues de chaleur extrême ». Pour qu’un avertissement soit émis, les températures doivent atteindre certains seuils propres à chaque région pendant trois journées consécutives (Lamothe et al., 2025). Or, les conséquences peuvent avoir lieu à des températures plus basses et pendant des journées isolées de chaleur, comme le démontre le présent article (Boudreault et al., 2024). La révision des seuils de gestion de la chaleur, par exemple en prévoyant différents paliers d’action, permettrait de limiter encore plus les effets néfastes de la chaleur sur
la santé et les coûts associés. De nouvelles méthodologies devront être développées pour définir ces seuils, en plus d’une concertation avec les acteurs locaux quant aux types d’interventions à mettre en place en fonction de chaque seuil.

Lutte contre les îlots de chaleur : La déminéralisation et le verdissement contribuent à atténuer l’augmentation des températures en milieu urbain, un phénomène connu sous le nom d’îlot de chaleur urbain. Ils ont également une foule d’autres bénéfices sur la santé et l’économie (Drapeau, 2021). Ces mesures structurantes d’adaptation n’attendent qu’à être mises en place. L’argument économique présenté ici montre les bénéfices potentiels à en tirer au Québec en ce qui concerne les coûts sanitaires évités. D’ailleurs, des analyses coût-bénéfice pourraient apporter une clarification supplémentaire sur les avantages économiques de cette lutte contre les îlots de chaleur.

Protection des populations vulnérables : Il est impératif de mettre l’accent sur les populations les plus vulnérables, qui sont celles qui souffrent le plus lors des canicules, par exemple les personnes âgées, les jeunes enfants, celles avec des maladies chroniques ou en situation d’itinérance. On pense aussi aux personnes à faible revenu, qui vivent dans des quartiers fortement minéralisés, sans espaces verts, et qui n’ont souvent pas de climatisation (Senay et al., 2024). Ainsi, une analyse des facteurs de vulnérabilité à la chaleur est la clé pour que les mesures (p. ex., appels téléphoniques, ouverture de lieux climatisés, etc.) soient adaptées à chacune de ces populations et aient les bénéfices escomptés en matière de coûts évités.

Conclusion

En septembre 2024, les parlementaires de l’Assemblée nationale du Québec ont adopté une résolution ambitieuse afin d’évaluer le coût des investissements nécessaires pour adapter l’ensemble des infrastructures québécoises aux changements climatiques (Québec, 2024). Dans ce contexte, le présent article expose clairement aux décideurs, chiffres à l’appui, le coût de l’inaction climatique, en prenant l’exemple de la chaleur extrême et de la santé. Avec son nouveau Programme de recherche sur les impacts économiques des changements climatiques, le gouvernement du Québec aura tous les arguments économiques en main pour agir concernant l’atténuation des changements climatiques et l’adaptation s’y rapportant. Rappelons que chaque dollar investi en adaptation peut générer jusqu’à 15 $ en bénéfices directs et indirects (ICC, 2022). Le temps presse. Il est grand temps d’investir dans la lutte aux changements climatiques afin d’éviter la facture salée qui nous pend au bout du nez.

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