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Bien plus qu’un simple objectif de contrôle de l’élévation de la température moyenne mondiale, l’Accord de Paris adopté en 2015 marque un tournant majeur dans les négociations climatiques internationales. Au-delà de l’objectif d’atténuation des gaz à effet de serre, l’Accord reconnaît également l’adaptation et le financement climatique comme des piliers majeurs dans la lutte contre le climat changeant (Accord de Paris, 2015, art. 2.1 a, 2.1b. 2.1c).

Dix ans après la signature de l’Accord de Paris, quel regard peut-on avoir sur l’évolution de l’adaptation aux changements climatiques dans les négociations climatiques internationales et dans le contexte canadien et québécois ?

Accord de Paris : un objectif mondial pour l’adaptation

Avec l’intensification des effets des changements climatiques, l’adaptation devient une composante incontournable. L’adaptation se définit comme une démarche d’ajustement au climat actuel ou à venir ainsi qu’à ses conséquences afin de modérer les dommages ou de tirer parti des nouvelles opportunités. Elle complète les efforts de réduction des gaz à effet de serre dans une réponse globale à la lutte aux changements climatiques.

L’article 7 de l’Accord de Paris reconnaît l’adaptation comme un défi planétaire et un élément clé de la riposte mondiale à long terme face aux effets des changements climatiques. Il souligne les défis et les besoins de s’adapter, en particulier pour les pays les plus vulnérables, aux effets néfastes des changements climatiques, et reconnaît que l’adaptation nécessite des actions à tous les paliers, du local à l’international (Accord de Paris, 2015, art. 7.2).

Dans ce contexte, l’Accord de Paris vise à établir un objectif mondial en matière d’adaptation (OMA) pour renforcer les capacités d’adaptation, accroître la résilience aux changements climatiques et réduire la vulnérabilité à ces changements (Accord de Paris, 2015, art. 7.1). Malgré tout, l’adaptation demeure à ce jour souvent marginalisée par rapport à l’atténuation, notamment en matière de financement, de mécanismes de suivi et de clarté des objectifs.

L’adaptation se dessine une place dans les négociations climatiques internationales

L’adaptation a lentement progressé et gagné en reconnaissance dans les négociations climatiques internationales. L’établissement de l’OMA dans l’Accord de Paris, en 2015, a été un point tournant. Toutefois, ce n’est qu’en 2021, à la COP26, que des avancées concrètes ont été amorcées, notamment avec le lancement du programme de travail Glasgow-Sharm el-Sheikh sur l’OMA. S’étalant sur deux ans, ce programme avait pour objectif de mieux comprendre et de mieux conceptualiser l’adaptation pour renforcer la résilience des communautés face aux changements climatiques.

Le rapport final du groupe de travail, publié en 2023, a alimenté les négociations pour l’établissement d’un cadre pour l’OMA à la COP28 de Dubaï. À l’issue de cette COP, où l’adaptation est restée en arrière-plan des négociations, éclipsées par les débats sur l’abandon des énergies fossiles et les pertes et préjudices1, un cadre pour l’OMA a finalement été adopté in extremis, et ce, huit ans après l’Accord de Paris. Ce cadre énumère plusieurs objectifs à atteindre d’ici 2030 :

  • Réaliser des évaluations de l’impact, de la vulnérabilité et des risques ;
  • Déployer des systèmes d’alerte précoce multirisques ;
  • Élaborer des plans d’adaptation nationaux pilotés par les pays ;
  • Progresser dans la mise en œuvre des stratégies d’adaptation ;
  • Établir et mettre en œuvre un système de suivi et d’évaluation (Nations unies, 2023).

Toutefois, même si ce cadre reconnaît la nécessité de renforcer l’action et l’appui en matière d’adaptation, ce dernier demeure peu contraignant. De plus, bien que plusieurs cibles précises aient été fixées, aucun objectif n’a été défini pour les moyens de mise en œuvre, en particulier pour le financement, pourtant essentiel pour concrétiser ces engagements.

Un fossé grandissant entre engagements et financements

Selon l’Accord de Paris, les pays développés, qui ont davantage contribué aux changements climatiques et portent donc une responsabilité historique, doivent fournir des ressources financières aux pays en développement, tant pour l’atténuation que l’adaptation (Accord de Paris, 2015, art. 9.1). Ce soutien financier est indispensable pour assurer la capacité des pays les plus vulnérables à faire face à l’aggravation des risques climatiques et à renforcer leur résilience.

Le financement mondial de la lutte contre les changements climatiques a doublé en 2021-2022, atteignant 1,3 billion de dollars américains par an comparativement à 653 milliards en 2019-2020. Pourtant, la part consacrée à l’adaptation a reculé, passant de 7 % du financement climatique mondial en 2019-2020 à seulement 5 % en 2021-2022 (Global Center on Adaptation, 2024). Cette baisse de financement intervient malgré l’engagement pris à la COP26 de 2019 de doubler le soutien financier dédié à l’adaptation, avec pour objectif d’atteindre 40 milliards de dollars par an d’ici 2025 (Programme des Nations unies pour l’environnement, 2023).

Alors que les fonds pour l’adaptation diminuent, les besoins financiers, eux, ne cessent de croître. Selon l’Adaptation Gap Report 2023, les pays en développement nécessitent un financement 10 à 18 fois plus important que les flux de financement public international actuels (Programme des Nations unies pour l’environnement, 2023). Cette vulnérabilité accrue s’explique par plusieurs facteurs, notamment des infrastructures insuffisantes ou inadéquates et une capacité institutionnelle et technique limitée. De plus, de nombreuses régions de ces pays sont situées dans des zones fortement exposées aux aléas climatiques, comme les sécheresses, les inondations ou la hausse du niveau de la mer. Ces conditions combinées font que les besoins en adaptation de plusieurs pays en développement y sont non seulement plus pressants, mais aussi plus coûteux.

Les changements climatiques intensifient déjà les phénomènes climatiques extrêmes affectant l’ensemble des territoires. De 1993 à 2022, les événements climatiques extrêmes ont occasionné plus de 765 000 décès dans le monde et des pertes économiques estimées à plus de 4,2 billions de dollars américains. Néanmoins, dans les prochaines décennies, les pays du Sud global devraient être davantage exposés aux effets dévastateurs des événements météorologiques extrêmes (Adil et al., 2025). Le cadre adopté pour l’OMA, en 2023, met en lumière l’urgence d’agir. Toutefois, cette ambition ne pourra se concrétiser sans un financement adéquat et soutenu de l’adaptation, s’arrimant avec les capacités respectives des États et suivant le principe de responsabilité commune, mais différenciée. Cela doit être fait notamment en :

  1. Respectant l’engagement actuel des pays développés de mobiliser 100 milliards de dollars américains par an pour aider les pays en développement à faire face aux changements climatiques.

  2. Définissant une cible plus ambitieuse et équitable du Nouvel objectif collectif chiffré en matière de financement climatique pour l’après 2025.

Des initiatives en adaptation au Canada et au Québec

Tout comme à l’international, l’adaptation au sein des États a progressé au cours des 10 dernières années. Toutefois, davantage d’efforts doivent y être consacrés.

Les changements climatiques auront des effets variables selon les régions et les populations. Pour être efficaces, les mesures d’adaptation doivent donc être cohérentes avec la réalité et les besoins de chaque communauté. Dans cette optique, les gouvernements fédéral et provincial ont adopté des politiques et des programmes venant appuyer les efforts locaux. Ils reconnaissent ainsi l’importance d’adopter des stratégies d’adaptation différenciées et adaptées aux particularités de chaque milieu.

À l’échelle canadienne, le gouvernement fédéral a adopté, pour la première fois en 2023, la Stratégie nationale d’adaptation du Canada visant à tracer « une voie commune vers un Canada plus résilient aux changements climatiques » (Environnement et Changement climatique Canada, 2023). Cette stratégie s’articule autour de cinq systèmes interconnectés, soit :

  1. Réduire les effets des catastrophes naturelles ;
  2. Améliorer la santé et le bien-être de tous ;
  3. Protéger et rétablir la nature et la biodiversité ;
  4. Construire et entretenir des infrastructures résilientes ;
  5. Soutenir l’économie et les travailleurs.

À noter que la Stratégie a été critiquée par le Commissaire à l’environnement et au développement durable au Parlement du Canada, qui a jugé qu’Environnement et Changement climatique Canada et d’autres ministères en collaboration « n’avaient pas conclu de manière efficace la Stratégie nationale d’adaptation » en raison des failles que celle-ci comporte (Bureau du vérificateur général du Canada, 2025) :

  • Absence d’une hiérarchisation des « risques liés aux changements climatiques au Canada » ;
  • Absence « d’analyses économiques pour attribuer les ressources appropriées » ;
  • Absence d’un cadre « pour évaluer, surveiller et communiquer les résultats ».

À l’échelle québécoise, la lutte contre les changements climatiques, y compris l’adaptation, figurait déjà dans le programme politique du gouvernement provincial avant l’Accord de Paris. En continuité avec les politiques précédentes, le Plan pour une économie verte 2030 (PEV) a été adopté en 2020, l’un de ses objectifs étant l’adaptation aux changements climatiques (Gouvernement du Québec, 2020). Le PEV vise à ce que les actions d’adaptation reposent sur des bases scientifiques et suivent la séquence « savoir, s’outiller, agir ». Il privilégie une approche préventive pour protéger à la fois les citoyens et citoyennes ainsi que les écosystèmes, tout en soutenant l’adaptation des infrastructures et de l’économie québécoise face aux changements climatiques, et ce, dans toutes les régions de la province. Il reconnaît également l’aménagement du territoire comme un levier d’adaptation puissant et convient que cette approche doit être mise davantage à profit (Gouvernement du Québec, 2020).

À l’échelle régionale, les initiatives foisonnent notamment grâce au soutien offert par le programme provincial Accélérer la transition climatique locale (ATCL), financé par le PEV. Ce programme offre un soutien financier aux municipalités locales et régionales pour l’élaboration et la mise en œuvre de Plans climat visant à la fois l’atténuation et l’adaptation. Grâce à ce programme, le gouvernement du Québec vise, entre autres, à :

  • Soutenir les municipalités de manière à augmenter la résilience des communautés face aux changements climatiques ;
  • Accroître les connaissances climatiques et la mobilisation des acteurs ;
  • Intégrer davantage les changements climatiques dans la gouvernance municipale (Gouvernement du Québec, 2025).

Ce programme s’ajoute à d’autres initiatives prises par différents acteurs, comme l’Institut national de santé publique du Québec, le secteur agricole et énergétique, et plus encore. Également actives, les communautés autochtones s’adaptent depuis longtemps au climat changeant.

Intégrer la science dans les processus décisionnels

En 2023, le gouvernement du Québec a aussi mis sur pied un Groupe d’experts en adaptation aux changements climatiques (GEA). Ce groupe a formulé des recommandations autour de cinq axes stratégiques pour orienter les efforts à venir pour mieux faire face aux conséquences des changements climatiques (voir Figure 1) (Comité consultatif sur les changements climatiques, Ouranos, 2025). Un an après la publication de son rapport, le GEA note que des actions en adaptation ont été entreprises dans la province, mais que le passage à l’action doit s’accélérer considérablement. La création d’un sous-comité permanent dédié à l’adaptation à l’intérieur du Comité consultatif sur les changements climatiques du Québec, composé de spécialistes issus de disciplines clés, témoigne de cette volonté (Comité consultatif sur les changements climatiques, Ouranos, 2025).

Figure 1. Axes stratégiques du Groupe d’experts en adaptation aux changements climatiques (GEA) pour s’adapter et passer à l’action (Comité consultatif sur les changements climatiques, Ouranos, 2025, p. 2).

Pour faire face au climat changeant, les connaissances scientifiques peuvent être intégrées à la prise de décision. Grâce aux savoirs traditionnels des peuples autochtones et aux connaissances scientifiques, notre compréhension des changements climatiques et de la science de l’adaptation s’est accrue au cours des dernières années. Parallèlement à la publication de multiples rapports internationaux sur l’adaptation, dont ceux du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), le Québec contribue lui aussi à l’accroissement des connaissances scientifiques à l’échelle locale, notamment grâce à des consortiums de recherche comme Ouranos. Ultimement, ces acteurs permettent d’intégrer les connaissances sur le climat de manière éclairée dans la prise de décision des différents acteurs tant à l’échelle locale, nationale, qu’internationale.

Des efforts accrus en adaptation sont nécessaires

Depuis l’adoption de l’Accord de Paris en 2015, l’adaptation aux changements climatiques a pris une place croissante dans la conscience collective et s’est traduite par des engagements politiques et des actions concrètes d’acteurs de différents pans de la société. Que ce soit dans les négociations climatiques internationales ou dans les actions locales, l’adaptation aux changements climatiques occupe une place de plus en plus grande.

Malgré ces avancées, des efforts accrus en adaptation sont nécessaires. Alors que l’objectif de limiter le réchauffement climatique sous le seuil de 1,5 °C semble hors de portée, l’adaptation est plus critique et plus urgente que jamais. En effet, les coûts liés aux événements météorologiques ne cessent d’augmenter. À titre d’exemple, « en 2024, l’ensemble des phénomènes météorologiques extrêmes survenus au Québec ont établi un nouveau record en termes de dommages assurés, soit 2,84 milliards de dollars » (Comité consultatif sur les changements climatiques, 2025). Dans ce contexte, il est temps d’accélérer nos efforts d’adaptation à tous les niveaux et d’honorer les engagements déjà pris, car plus nous tardons dans la mise en place de mesures d’adaptation, plus les dommages seront coûteux.

Pour une adaptation optimale, il est fondamental de reconnaître que certaines populations sont plus touchées que d’autres par les changements climatiques. Dans une perspective de justice climatique, il est essentiel de reconnaître l’impact différencié des changements climatiques pour que les actions adoptées permettent de réduire les iniquités plutôt que de les accroître. Pour ce faire, il est impératif de tenir compte des enjeux d’équité dans nos futurs efforts en adaptation.

L’adaptation a pris une place de plus en plus importante au cours des dernières années, mais nous devons en faire davantage. L’Accord de Paris a marqué un tournant dans les négociations climatiques internationales, mais la concrétisation des ambitions demeure un défi. De même, au Québec, les efforts d’adaptation s’accélèrent, bien qu’ils demeurent insuffisants pour faire face aux défis à venir. La prise de conscience collective observée doit s’accompagner par des actions plus ambitieuses et plus rapides pour améliorer la résilience de toutes les communautés et de tous les milieux.

  1. Pertes et préjudices : effets néfastes du changement climatique qui ne sont pas ou ne peuvent pas être évités par les efforts d’atténuation et d’adaptation (Programme des Nations unies pour l’environnement, 2023). ↩︎

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