ClimAdos : une recherche participative menée par et pour les jeunes pour la sensibilisation aux changements climatiques
Les nouvelles générations héritent d’une planète profondément marquée par les changements climatiques et, par conséquent, doivent faire face aux multiples iniquités et fardeaux intergénérationnels qui en découlent (Thiery et al., 2021). Les enfants nés après 2020 devraient vivre deux à sept fois plus d’aléas climatiques extrêmes que les enfants nés en 1960 (Thiery et al., 2021). Amplifiées par l’accélération des changements climatiques, ces iniquités affecteront de manière disproportionnée la santé physique et mentale des jeunes, ainsi que leur espérance de vie (Calvin et al., 2023 ; Watts et al., 2019). Ces menaces, aggravées par les multiples crises environnementales, sanitaires et géopolitiques à l’échelle mondiale ces dernières années, contribuent à l’accroissement des enjeux de santé mentale chez les jeunes, entre autres attribuables à l’écoanxiété. Selon un récent sondage pancanadien mené auprès de 409 personnes, 27,5 % des jeunes de 13 à 34 ans au Canada, et 34,4 % au Québec, éprouvent un profond sentiment de désespoir face aux changements climatiques (Aylward et al., 2025).
Faire participer les jeunes à la lutte contre les changements climatiques contribue à améliorer leur santé mentale en renforçant leur sentiment de résilience et d’autonomisation, en améliorant leur confiance en soi et leur leadership et en consolidant leur lien avec la nature et leurs communautés (MacKay et al., 2020 ; Narksompong et Limjirakan, 2015). L’engagement des jeunes est aussi primordial pour développer leur agentivité climatique, c’est-à-dire leur capacité d’agir intentionnellement et librement sur leur environnement en fonction de leurs propres objectifs (Morin, 2021). Les jeunes possèdent un grand potentiel d’innovation : ils et elles ont une conscience accrue de leur environnement social, une plus grande capacité à défier les normes sociales et un potentiel de mobilisation bien plus important que celui des générations qui les précèdent (Dougherty et Clarke, 2017). En outre, les initiatives menées par les jeunes ont tendance à prioriser l’équité, la diversité et l’inclusion, et adoptent souvent des approches centrées sur les droits de la personne et la justice climatique (Gasparri et al., 2021). L’engagement des jeunes dans une diversité de projets, d’activités et de processus de décision liés à la lutte contre les changements climatiques est ainsi primordial pour relever les défis sociaux et environnementaux complexes auxquels nous faisons face.
Il existe de multiples approches de recherche participative pour faire participer les jeunes à la recherche liée aux changements climatiques, avec des degrés de participation variables selon les phases du projet (Ozer et al., 2020). La recherche-action participative menée par les jeunes (RAPJ) est une forme de recherche communautaire et participative où les jeunes sont considérés comme des spécialistes et contribuent à toutes les étapes de la recherche, de la conceptualisation à l’évaluation (Ozer et al., 2020). Ainsi, en donnant la capacité aux jeunes d’agir, de décider et de collaborer dans des activités menées dans leurs communautés, la RAPJ permet de codévelopper des projets liés aux changements climatiques ancrés dans les principes d’équité, qui répondent aux intérêts et aux besoins des jeunes, tout en développant leur agentivité climatique et en œuvrant pour les changements sociaux.
Le projet ClimAdos
L’objectif de notre projet de RAPJ, financé par les Instituts de recherche en santé du Canada, est de mieux comprendre comment les changements climatiques touchent les jeunes de Montréal-Nord et d’explorer les avantages de leur engagement actif dans des activités qui y sont liées. À cet effet, nous avons créé le projet ClimAdos, mené par une équipe de 4 jeunes chercheuses de Montréal-Nord âgées de 18 à 21 ans. Les jeunes chercheuses sont soutenues par une équipe de recherche interdisciplinaire dirigée par la professeure Kate Zinszer de l’Université de Montréal, en partenariat avec la Fondation David Suzuki et la Direction régionale de santé publique de Montréal.
Une série d’ateliers de formation a été organisée pour former les jeunes chercheuses à la recherche et aux enjeux autour des changements climatiques. Divers sujets ont été abordés, tels que la recherche quantitative et qualitative, la recherche communautaire, la recherche participative basée sur les arts, les effets des changements climatiques sur la santé, la justice climatique, ou encore les enjeux éthiques en recherche. Par la suite, des activités de remue-méninges ont permis d’élaborer une question de recherche alignée avec les priorités des jeunes chercheuses. Elles ont observé un manque d’engagement climatique de la part de leurs pairs, généralement dû à un manque de connaissances sur les changements climatiques et leurs conséquences à l’échelle locale. L’équipe de ClimAdos a donc décidé de réaliser un projet de recherche visant à déterminer les meilleures façons de sensibiliser aux changements climatiques les jeunes de 15 à 21 ans résidant ou étudiant à Montréal-Nord en utilisant le cellphilming, une approche visuelle qui permet aux participants et aux participantes de jouer un rôle central dans la production des connaissances en réalisant une courte vidéo avec leur téléphone cellulaire. Les jeunes chercheuses ont ensuite testé l’approche choisie, préparé le matériel de recrutement et de collecte de données, et se sont formées à la collecte de données qualitatives. Finalement, elles ont analysé et interprété collectivement les données collectées, et ont contribué à la restitution des résultats.
Constats
L’inclusion de jeunes en tant que paires-chercheuses dans notre projet sur les changements climatiques a généré des retombées sur plusieurs plans. Inspirée de la RAPJ, la démarche ne reposait pas sur une transmission descendante des savoirs, mais plutôt sur une dynamique d’échanges entre connaissances académiques et savoirs expérientiels. Lors d’une discussion semi-dirigée avec les jeunes chercheuses sur leurs perspectives et expériences avec le projet un an après son début, elles ont exprimé l’importance de cette réciprocité, en soulignant qu’elles contribuaient au projet tout en développant des connaissances enrichissantes :
« On apporte ce qu’on sait, mais on ressort avec beaucoup plus. Des choses qu’on ne savait pas, ou qu’on comprenait différemment. C’est bénéfique des deux côtés. »
– Djunah
La première phase du projet visait à partager de nouvelles connaissances avec les jeunes chercheuses pour établir une base de connaissances commune, tant sur les changements climatiques que sur la recherche. Des personnes possédant une expertise scientifique reconnue dans ces domaines ont été invitées à échanger avec les jeunes, favorisant un dialogue plutôt qu’une simple transmission d’information.
« J’ai aimé les ateliers. Au début, on assistait à des présentations de personnes qui parlaient des changements climatiques, ce qui m’a aidée à comprendre les bases du projet. […] J’ai appris la différence entre la recherche quantitative et qualitative. »
– Rania
« Moi, ça m’a appris beaucoup de choses. Tout ce qui était pollution et gaz à effet de serre, au début, je comprenais pas du tout c’était quoi. Mais je crois que j’ai fini par comprendre un peu plus. »
– Wilcia
Les formats collaboratifs et interactifs de ces ateliers ont par ailleurs facilité l’apprentissage :
« J’ai aimé travailler en petits groupes, faire des recherches ensemble et être active dans le projet. Ça m’aide à mieux retenir l’information. »
– Kim
Cette phase a permis une initiation concrète aux causes et aux conséquences des changements climatiques, ainsi qu’aux méthodes de recherche. Les jeunes ont expérimenté différentes approches méthodologiques, ce qui leur a donné une compréhension plus globale du processus de production de savoirs scientifiques. Cette familiarisation leur a ensuite permis de contribuer activement aux différentes étapes du projet : formulation des questions de recherche, choix de la méthodologie, conception des outils de recrutement et animation des activités avec les personnes participantes.
Les jeunes ont particulièrement apprécié prendre réellement part aux prises de décision. Cette implication semble avoir favorisé un sentiment de légitimité :
« Moi, ce que j’aime, c’est quand on fait des rencontres pour donner des idées pour quelque chose qu’on n’a pas encore trouvé. […] On bâtissait les prochaines choses qu’il fallait faire et c’est vraiment tout le monde qui donnait son idée, on incluait tout le monde. […] C’était pas déjà fait puis vous nous dites “oh, on va faire ça avec les jeunes, est-ce que vous êtes d’accord ?”. C’est vraiment que nous, on vous aidait à trouver les questions, on participait. »
– Djunah
Au fil du projet, les jeunes chercheuses ont rapporté avoir développé des compétences qui dépassent le cadre de la recherche, en étant transférables à d’autres sphères de leur vie, notamment scolaire et personnelle :
« J’ai développé des connaissances, autant sur la recherche que sur les changements climatiques. J’ai développé des compétences interpersonnelles, sociales et méthodologiques. J’ai appris à travailler en équipe, à m’exprimer clairement et à analyser l’information. »
– Rania
« Avant le projet, j’étais assez timide et je n’aimais pas trop parler devant les gens. Participer aux réunions avec différentes personnes m’a aidée à prendre la parole en public. Je pense que ça peut m’aider à l’école et dans ma vie quotidienne. »
– Kim
« […] c’était plus difficile de parler ou d’être à l’aise pour parler. Là, c’est sûr que si j’ai une présentation à faire, je serais quand même plus à l’aise et plus fluide […], puis je vais être moins réservée à pas vouloir parler. […] Puis chercher une information. Je pense que je cherche mieux maintenant parce que vous nous avez appris comment trouver de l’information, et ça m’aide un peu »
– Djunah
Les jeunes décrivent également une évolution dans leur compréhension des enjeux climatiques, notamment dans leur capacité à établir des liens entre différentes dimensions des problématiques environnementales :
« Maintenant, je suis capable de faire le lien avec la santé physique, par exemple les problèmes respiratoires. Je sais aussi que les intelligences artificielles affectent les ressources en eau et que les inondations sont plus fréquentes. »
– Rania
Pour certaines, le projet les a amenées à développer un intérêt pour la lutte contre les changements climatiques, à changer leurs comportements, et même à sensibiliser leurs proches :
« Avant, j’étais pas du tout sensibilisée aux changements climatiques. Ça m’intéressait pas du tout. Mais je crois que via les vidéos qu’on a regardées, les témoignages, ça m’aide à voir les choses plus claires. J’ai un bac à recyclage chez moi, et là, je recycle les choses […]. Même si c’est pas moi qui vais changer le monde, les petits efforts, ça compte aussi. »
– Wilcia
« Je fais plus attention à mes actions au quotidien. Je réfléchis plus à mes actions et aussi à mon utilisation de l’intelligence artificielle, et à son impact environnemental. Mon engagement n’a pas énormément changé, parce que j’étais déjà sensibilisée avant. Par contre, je suis plus motivée à en apprendre davantage et à m’impliquer dans d’autres projets. »
– Rania
La recherche participative représente ainsi pour les jeunes une opportunité unique d’apprentissage, de partage, de création et d’engagement, comme l’illustre la Figure 1.

les jeunes. Ce nuage de mots a été créé par les jeunes chercheuses pour illustrer ce que signifie la recherche participative menée par les jeunes. Collaborer, Participer, Analyses, et Ouverture d’esprit sont les aspects
les plus importants.
Finalement, la RAPJ est prometteuse pour générer de nouvelles idées et coconstruire un projet qui répond réellement aux intérêts et aux besoins des jeunes. Elle permet également de susciter de l’intérêt pour la recherche et la lutte contre les changements climatiques, et de faciliter la communication avec les nouvelles générations, ainsi que leur mobilisation.
« [collaborer avec les jeunes en recherche], c’est des idées fraîches, neuves, jeunes, qui peuvent peut-être rajeunir la recherche, puis avoir d’autres informations, c’est pas juste les professionnels qui savent exactement de A à Z ce qui compte. »
– Djunah
« Je crois que c’est mieux quand on trouve des informations chez d’autres personnes qui nous ressemblent, qui partagent les mêmes idées que nous. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai l’impression que ça nous aide un peu plus. »
– Wilcia
Conclusion
Adopter une démarche participative, menée par et pour les jeunes, contribue à la réalisation d’une recherche équitable et pertinente, tout en renforçant le pouvoir d’agir des nouvelles générations. Cette approche permet aux jeunes de consolider leur leadership, leur confiance en soi, leurs compétences et connaissances, ainsi que leur agentivité et leur engagement dans la lutte contre les changements climatiques. Dans l’optique de développer des recherches plus inclusives, les jeunes chercheuses ont souligné l’importance de faire preuve de patience, d’écouter et de considérer les opinions des jeunes, qui ont des idées et des expériences variées à partager. Elles ont également mis en lumière l’importance d’encadrer et d’accompagner les jeunes tout au long du processus de recherche, notamment en privilégiant les ateliers dynamiques et interactifs. De plus, elles ont rappelé l’importance de légitimer et de mettre en action les idées partagées par les jeunes, ainsi que de valoriser leur temps et leurs efforts en les récompensant pour leur travail.









