En première ligne : l’itinérance face aux bouleversements climatiques
Le préambule de l’Accord de Paris reconnaît que les effets des changements climatiques compromettent la pleine jouissance des droits de la personne et fait appel au respect, à la valorisation et à la considération de ces droits dans l’action climatique. Néanmoins, le logement, en tant que droit fondamental de la personne, reste négligé dans les politiques climatiques, alors qu’il est essentiel à la jouissance d’autres droits, comme la santé. Cette omission touche particulièrement les groupes en situation de vulnérabilité, notamment les personnes en situation d’itinérance ou de précarité résidentielle, dont les besoins demeurent largement ignorés dans l’adaptation aux changements climatiques (Gibson, 2019), 10 ans après la signature de l’Accord de Paris.
La littérature présente des lacunes majeures concernant les effets différenciés des conséquences des changements climatiques pour les personnes en situation d’itinérance, tant en ce qui concerne l’ampleur des fardeaux climatiques qu’elles portent que leurs contributions potentielles à l’adaptation climatique. Pour combler partiellement ce manque, cet article s’appuie sur une première phase exploratoire réalisée par l’Observatoire québécois des inégalités (OQI), en partenariat avec Ouranos, qui examinait les liens entre l’itinérance, les changements climatiques et les solutions d’adaptation dans le contexte québécois, et plus particulièrement lavallois.
Après une brève mise en contexte, le présent article se penche d’abord sur les principaux défis que posent les changements climatiques pour l’expérience de l’itinérance, puis explore certaines répercussions et avenues de l’adaptation aux changements climatiques en lien avec l’itinérance. Il se termine par une réflexion sur l’accroissement des risques associés aux changements climatiques par rapport à l’itinérance.
Contexte et méthode
L’étude de l’OQI s’inscrit dans un contexte de crises multiples au Québec – logement, coût de la vie, croissance de l’itinérance et intensification des effets des changements climatiques – afin de mettre en lumière des réalités qui demeurent invisibilisées.
Une méthodologie qualitative a été employée, combinant une revue de littérature scientifique et grise ainsi qu’une série d’entretiens semi-dirigés1. La revue de littérature a permis d’explorer l’état des connaissances sur les enjeux de l’itinérance et des changements climatiques dans différentes disciplines. Faute de littérature québécoise ou canadienne abondante sur le sujet, les témoignages recueillis ont permis de faire ressortir plusieurs des principaux défis liés à l’itinérance dans le contexte des changements climatiques au Québec, et de les mettre en perspective grâce à la littérature internationale existante. L’étude s’appuie sur les concepts de vulnérabilité climatique2 et de justice environnementale3, en intégrant une perspective intersectionnelle4, pour mieux saisir les inégalités climatiques vécues par les personnes en situation d’itinérance.
Cette phase initiale a d’ailleurs mené à une seconde phase, soit un projet de recherche-action participative couvrant différentes régions au Québec et dont les résultats sont attendus en 2027. Ancrée dans une perspective intersectionnelle, cette seconde phase vise principalement à soutenir l’implantation de solutions d’adaptation aux changements climatiques mieux arrimées aux réalités de l’itinérance.
Bref survol des défis de l’itinérance face aux changements climatiques
Les populations et les individus en situation de vulnérabilité et de marginalisation, bien que très peu responsables de la crise climatique, en subissent disproportionnellement les conséquences. Pour comprendre comment les personnes en situation d’itinérance se retrouvent sur la première ligne des bouleversements climatiques, leurs réalités seront examinées sous l’angle de la vulnérabilité et des fardeaux climatiques.
Vulnérabilité climatique et itinérance
D’une part, l’expérience de l’itinérance expose particulièrement les personnes aux effets des changements climatiques, notamment en raison des déplacements fréquents, de l’absence de logement, de l’instabilité résidentielle ou encore des conditions de logement inadaptées aux nouveaux défis climatiques (Préfontaine, 2024). Elles sont aussi souvent contraintes de se réfugier dans des lieux non destinés à l’habitation humaine, soit des endroits où elles se trouvent en position de vulnérabilité face aux aléas climatiques. Leur exposition à ces risques est aussi renforcée par la précarité des ressources d’hébergement d’urgence en itinérance, déjà souvent au maximum de leur capacité en temps normal, qui peinent à répondre à la demande lors d’événements climatiques extrêmes (Gibson, 2019; Préfontaine, 2024).
D’autre part, la littérature indique que l’expérience de l’itinérance affecte profondément l’état de santé physique, psychologique et cognitif des personnes. On observe une prévalence accrue de certaines maladies chroniques et d’enjeux de santé mentale, ce qui accroît la sensibilité aux effets des changements climatiques (Ramin et Svoboda, 2009; Demers-Bouffard, 2021). Par exemple, les effets des changements climatiques, comme les chaleurs accablantes, peuvent aggraver les inégalités sociales de santé déjà vécues par les Autochtones en situation d’itinérance. Ces populations sont particulièrement à risque en raison de la forte prévalence de problèmes de santé chroniques et des barrières systémiques, comme le racisme, qui limitent leur accès à des services de santé ou en itinérance qui sont sécuritaires (Demers-Bouffard, 2021). De surcroît, d’autres facteurs courants chez les personnes en situation d’itinérance contribuent à accentuer cette sensibilité, comme l’isolement social, la prise de médicaments ainsi que la consommation de substances (Ramin et Svoboda, 2009).
Ensuite, une multitude de facteurs peuvent brimer la résilience et la capacité d’adaptation des personnes en situation d’itinérance face aux effets des changements climatiques, comme les enjeux de cohabitation sociale, le manque d’accès à des lieux de refuge, à de l’eau potable dans l’espace public, aux services de santé, etc. Par exemple, les démantèlements de campements de personnes en situation d’itinérance briment grandement leur capacité d’adaptation en entraînant la perte de leur chez-soi, de leur réseau de solidarité et des effets personnels essentiels à leur survie, les forçant souvent à se relocaliser vers des lieux encore plus isolés et vulnérables (Préfontaine, 2024).
L’interaction entre leur niveau d’exposition, leur sensibilité et leur capacité d’adaptation contribue à placer les personnes en situation d’itinérance dans des positions de vulnérabilité importante face aux changements climatiques. Une nuance essentielle s’impose toutefois : la résilience des personnes en situation d’itinérance est souvent sous-estimée, alors que ces personnes font preuve d’une grande capacité d’adaptation et d’une aptitude remarquable à surmonter les défis quotidiens avec des ressources très limitées. Une personne intervenante en itinérance rencontrée pendant la première phase du projet illustre bien cette force en partageant la réflexion suivante : « Si demain il y a une apocalypse, je ne m’en vais pas chez des amis, moi, je m’en vais avec des personnes en situation d’itinérance, c’est eux autres qui vont survivre, c’est les plus forts ! » (Préfontaine, 2024). Ce témoignage rappelle que, malgré leur situation précaire, ces personnes possèdent et développent des formes concrètes de résilience.
Fardeaux climatiques et itinérance
Les effets différenciés vécus par les personnes en situation d’itinérance dans le contexte des changements climatiques révèlent des réalités bien différentes de celles des personnes logées de manière stable et sécuritaire. En voici quelques exemples.
Premièrement, selon les témoignages recueillis et la littérature, l’augmentation des épisodes de pluie hivernale liés au redoux des températures figure parmi les conditions les plus éprouvantes pour les personnes en situation d’itinérance. Le manque de lieux adéquats pour se réchauffer et faire sécher ses effets personnels affecte fortement leur bien-être, leur confort ainsi que leur santé physique et mentale (Préfontaine, 2024; Every, Richardson et Osborn, 2019). Une personne intervenante en itinérance rencontrée pendant la première phase du projet rapporte que plusieurs craignent notamment de tomber malades en raison de vêtements mouillés qu’ils ne peuvent pas faire sécher avant une prochaine baisse de température (Préfontaine, 2024).
Deuxièmement, une étude australienne révèle qu’environ 37 % des personnes en situation d’itinérance ayant eu recours aux ressources d’aide en itinérance rapportent une détérioration de leurs enjeux de santé mentale ou l’apparition de nouveaux problèmes, tels que la déprime, un trauma ou un trouble de stress post-traumatique, en réaction à l’expérience d’un événement climatique extrême (Every, Richardson et Osborn, 2019).
Troisièmement, selon une personne intervenante du milieu communautaire en itinérance rencontrée dans le cadre de la première phase du projet, certaines personnes en situation d’itinérance craignent pour leur sécurité et même leur vie lors d’événements climatiques extrêmes, notamment par faute de refuges accessibles pour elles. Elle cite en exemple l’épisode de pluie verglaçante du printemps 2023 ou les vents et les orages violents de l’été 2022 à Laval (Préfontaine, 2024).
Enfin, dans le comté de Maricopa, en Arizona, en 2023, jusqu’à 45 % des décès liés à la chaleur concernaient des personnes en situation d’itinérance, alors qu’elles ne représenteraient même pas 1 % de la population totale du comté (Batchelor, 2024). Cet exemple met en évidence toute l’ampleur des inégalités climatiques vécues par les personnes en situation d’itinérance.
Pour cette population, déjà confrontée à une multitude d’inégalités, de discriminations et d’exclusions sociales, les bouleversements climatiques s’ajoutent aux défis quotidiens et les complexifient. En l’absence de politiques climatiques et de mesures adaptées à leurs réalités, ces citoyennes et citoyens seront de plus en plus à risque de subir des fardeaux climatiques inéquitables.
Répercussions et avenues : itinérance et adaptation climatique
De nombreuses stratégies d’adaptation aux changements climatiques ont été déployées au Québec ces dernières années. Leurs retombées sociales demeurent toutefois souvent inéquitables.
Risque d’amplification des inégalités sociales
Bien que plusieurs stratégies d’adaptation climatiques fassent état de préoccupations pour les populations en position de vulnérabilité, elles restent insuffisamment intégrées dans les actions mises en œuvre, ce qui peut involontairement exacerber certaines inégalités. Par exemple, lors d’événements climatiques extrêmes, les personnes en situation d’itinérance rencontrent souvent des obstacles d’accès aux ressources d’urgence publiques mises en place, en raison de la stigmatisation, des discriminations et de l’exclusion sociale qu’elles peuvent vivre. Les insécurités découlant des discriminations et des violences interpersonnelles et institutionnelles associées à ces lieux peuvent dissuader plusieurs personnes en situation d’itinérance – notamment les femmes, les personnes de la communauté 2ELGBTQIA+ ou en situation de handicap – de s’y réfugier. De surcroît, les ressources en itinérance peinent souvent à répondre à la demande lors de tels événements climatiques. (Vickery, 2018; Préfontaine, 2024).
Ces dynamiques contribuent à une amplification des inégalités d’accès aux ressources essentielles lors de tels événements et compromettent la sécurité et le bien-être des personnes en situation d’itinérance, ce qui soutient leur vulnérabilité face aux conséquences des changements climatiques. Au-delà de ces enjeux plus immédiats, certaines solutions d’adaptation, comme le verdissement en milieu urbain, peuvent aussi générer des effets indirects, tels que l’amplification des enjeux de cohabitation sociale ou encore la contribution au phénomène d’éco-embourgeoisement, renforçant ainsi l’exclusion des personnes en situation d’itinérance dans l’espace public (Préfontaine, 2024). L’adaptation aux changements climatiques gagnerait à être sensible aux réalités sociales multiples de l’ensemble de la population.
(In)visibilisation dans l’adaptation
Les personnes en situation d’itinérance sont fréquemment exclues des processus décisionnels et d’évaluation concernant l’adaptation aux changements climatiques, ce qui peut contribuer à un creusement des inégalités vécues par ces personnes (Gibson, 2019; Préfontaine, 2024). Pourtant, leurs expériences de l’itinérance dans le contexte des changements climatiques offrent un éclairage essentiel afin de repenser les pratiques d’adaptation en tenant compte de la justice environnementale.
Par ailleurs, la prise de conscience des conséquences des changements climatiques sur les personnes en situation d’itinérance pourrait constituer un levier pour faire respecter le droit au logement pour toutes et tous, soit un facteur clé qui soutient le bien-être, la résilience ainsi que la capacité des personnes à faire face aux effets des changements climatiques et à s’en remettre. Toutefois, les lacunes actuelles dans la littérature quant aux liens entre l’itinérance et les changements climatiques entravent la mise en place de solutions adaptées aux réalités propres à l’itinérance. Cela souligne la nécessité de développer une compréhension plus fine, construite « avec, par et pour » les personnes directement concernées.
Conclusion
En somme, cet article a offert un aperçu des principaux défis rencontrés par les personnes en situation d’itinérance dans le contexte des changements climatiques au Québec. Il invite également à penser l’adaptation aux changements climatiques à travers le prisme de la justice environnementale, afin de ne pas exclure les groupes les plus à risque et d’éviter d’exacerber les inégalités.
L’intensification des effets des changements climatiques alourdit non seulement les fardeaux climatiques portés par les personnes en situation d’itinérance, mais risque aussi d’exposer un nombre croissant d’individus, aux profils toujours plus diversifiés, à une expérience d’itinérance. Sur la scène mondiale, la littérature s’intéresse de plus en plus aux conséquences des changements climatiques sur les (im)mobilités climatiques et sur les dynamiques des marchés du logement, ainsi qu’à leurs effets conjoints sur la prévalence de l’itinérance (Pleace et Bretherton, 2023). Bien que ces enjeux soient encore marginaux au Québec, ces réalités se profilent rapidement à l’horizon, comme l’ont montré les feux de forêt de l’été 2023, ayant forcé environ 21 000 personnes à vivre des déplacements internes (IDMC, 2024).
À cet égard, un rapport sur les différentes dimensions de l’itinérance des Autochtones au Canada identifie déjà celle de réfugiés climatiques – une forme d’itinérance d’ailleurs déjà vécue par des communautés entières au pays (Thistle, 2017). Ces nouvelles réalités nous invitent à repenser les impacts des changements climatiques sur les (im)mobilités climatiques et à analyser leur contribution à la prévalence de l’itinérance dans les décennies à venir, voire à transformer notre interprétation même de l’itinérance (Pleace et Bretherton, 2023).
Face aux défis posés par les changements climatiques, la prévention et la réduction de l’itinérance doivent demeurer des priorités et devront être étroitement liées aux efforts de justice environnementale.
- Six entretiens semi-dirigés d’environ 90 minutes ont été réalisés auprès d’intervenants et d’intervenantes du milieu communautaire de l’itinérance et de spécialistes en santé publique (itinérance ou changements climatiques). ↩︎
- Concept reposant sur les interactions entre le niveau d’exposition, de sensibilité (p. ex., état de santé) et de capacité d’adaptation face aux impacts climatiques. ↩︎
- Cadre d’analyse issu de mouvements socioenvironnementaux dénonçant la répartition inéquitable des risques environnementaux selon les groupes sociaux. ↩︎
- Concept visant à comprendre les interactions entre divers systèmes d’oppression dans les expériences vécues des individus. ↩︎









