Le Climatoscope
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Droit et politique

Au cours de l’année 2024, il s’est produit un revirement de situation en ce qui concerne l’utilisation de la taxe carbone pour les particuliers comme moyen privilégié dans la lutte contre les changements climatiques. En effet, ce ne sont plus seulement les conservateurs de Pierre Poilievre qui s’opposent au maintien de la taxe. Le nouveau premier ministre libéral, Mark Carney, après avoir remplacé M. Justin Trudeau, a décidé d’abolir la taxe carbone en mars 2025, avant de déclencher des élections fédérales en avril. Comment expliquer ce revirement alors que la taxe carbone pour les particuliers était considérée par plusieurs économistes comme l’outil le plus efficace pour réduire les émissions de gaz à effet de serre ?

Selon l’approche de l’inférence descriptive (Barasko, Sabet et Schaffner, 2014), cet article avance que ce ressac contre la taxe carbone relève du phénomène politique de contrecoup (backlash). Ce dernier offre un cadre d’analyse permettant de comprendre de manière plus précise la nature de la contestation de la taxe carbone. Pour être opératoire, l’inférence descriptive doit cependant reposer sur une définition précise des concepts (Barasko, Sabet et Schaffner, 2014), ce qui implique d’identifier avec attention les dimensions les plus importantes de ce phénomène. Nous verrons que le contrecoup est fondé sur une dynamique de délégitimation, élément central d’un tel phénomène, qui implique le recours à des valeurs d’opposition et à des actions de différente nature. Il faudra également examiner si la dégradation de la situation économique au Canada a créé une opportunité pour un discours d’opposition — d’abord celui des partis conservateurs — envers la taxe carbone. En adoptant cette approche, nous analyserons la manière dont quelques entrepreneurs politiques et économiques ont contesté la légitimité de la taxation du carbone.

Caractéristiques des contrecoups

La thèse du contrecoup est fréquemment évoquée pour décrire une variété de phénomènes politiques, notamment contre le féminisme, mais aussi en environnement (Switzer, 1997). Les contrecoups sont souvent associés à des acteurs politiques de droite (partis, mouvements ou encore groupes de pression économiques) qui s’opposeraient aux efforts de changement modifiant l’ordre politique, et ce, de crainte de perdre leur statut social. Toutefois, les contrecoups proviennent parfois de la gauche. Dans les deux cas, le principe explicatif repose sur l’idée qu’après l’adoption de nouvelles orientations politiques, il se produit un profond rejet, lequel est distinct d’un phénomène d’ajustement. Or, même s’il y a souvent opposition entre les acteurs politiques en ce qui concerne la nature des programmes et politiques à mettre en place, cette dernière ne constitue pas nécessairement un contrecoup.

En effet, un phénomène de contrecoup se distingue par trois grandes caractéristiques (Alter et Zürn, 2020). D’abord, il repose sur un objectif rétrograde, c’est-à-dire le démantèlement d’une politique qui vise à retourner à un état antérieur en l’abandonnant. Par conséquent, le mouvement de contrecoup est intense, car il ne se limite pas à proposer des correctifs à des politiques publiques existantes. Il s’oppose « non seulement aux politiques, mais aussi aux principes partagés, aux buts, aux procédures et aux pratiques dans lesquels les processus politiques et l’exercice de l’autorité se déroulent » (Alter et Zürn, 2020). Les opposants tentent d’imposer des valeurs de rechange pour se légitimer. Enfin, la politique du contrecoup se traduit dans l’espace public par la création d’importants débats au sein de l’opinion publique, et même de manifestations. Un contrecoup produit donc des effets profonds qui lui permettent de se distinguer de la simple et fréquente opposition.

C’est pourquoi un contrecoup implique un processus de « contestation de la légitimité » (Paterson, 2023). La contestation peut prendre plusieurs formes, comme le discours avec les dirigeants politiques qui s’opposent à une politique publique, les campagnes de publicité menées par des acteurs des industries concernées, le lobbying ou encore le recours aux tribunaux (Paterson, 2023). S’appuyant sur une panoplie de moyens, le processus de délégitimation fait appel à des valeurs d’opposition qui varient en fonction du contexte particulier où il se produit. La perception de justice (perceived fairness of the taxation) s’avère d’ailleurs un facteur essentiel en ce qui concerne l’acceptation de la taxe carbone (Ewald, Sterner et Erik Sterner, 2022). Par exemple, des acteurs politiques ou économiques d’une région chercheront, là où ils possèdent une capacité d’influence importante, à mobiliser la notion d’injustice économique pour s’opposer à des mesures environnementales qu’on dira punitives.

En considérant le contrecoup comme un moment à expliquer, il est nécessaire de tenir compte d’une panoplie de variables explicatives qui engendrent un contrecoup, comme c’est le cas avec des variables idéationnelles et économiques basées sur les intérêts. À cet égard, les spécialistes du phénomène de contrecoup « commencent généralement par identifier un déclencheur (trigger) comme étant le début de l’histoire causale » (Alter et Zürn, 2020). Il s’agit d’un déclencheur (ou de plusieurs) qui permet ensuite à des entrepreneurs politiques de développer un processus de délégitimation. Cet élément déclencheur permet l’ouverture d’une « fenêtre d’opportunité », soit « une opportunité pour des défenseurs de propositions de pousser pour l’adoption de leurs politiques phares » (Switzer, 1997). Les discours d’opposition des conservateurs à la taxation du carbone ont pu trouver davantage d’écho auprès de l’opinion publique canadienne avec la montée de l’anxiété économique.

L’élément déclencheur : la montée de l’anxiété économique

En général, la nécessité d’utiliser l’outil de la taxation pour freiner l’augmentation des gaz à effet de serre a souvent rencontré de l’opposition de la part des populations (Ewald, Sterner et Erik Sterner, 2022). En ce qui concerne le Canada, il semble que l’anxiété économique associée à la fin de la pandémie soit le principal facteur expliquant le mouvement de contrecoup.

Dès l’instauration de la taxe en 2018, des doutes et de l’incompréhension ont émergé à propos de l’efficacité du mécanisme de tarification, ce qui laissait croire que l’opinion publique pourrait éventuellement se montrer réceptive à un discours contre la taxe carbone. La Commission de l’écofiscalité du Canada observait d’ailleurs que 47 % des répondants à un sondage affirmaient que la taxe augmentait le coût de la vie sans changer l’utilisation de l’énergie (Abacus, 2018). L’opposition des premiers ministres conservateurs albertain et saskatchewanais à celle-ci était aussi déjà bien présente. Néanmoins, l’appui à la taxe carbone restait majoritaire, un sondage montrant que 54 % des Canadiennes et Canadiens l’appuyaient, en 2018, et même 56 %, en 2021 (Angus Reid, 2025).

Or, pour que le mouvement de balancier indiquant un contrecoup s’enclenche réellement, encore fallait-il qu’il se produise un changement majeur pour accélérer le processus. C’est ce qui est survenu dans la foulée des difficultés économiques de 2022, l’appui à la taxe carbone diminuant alors de 11 points de pourcentage pour atteindre 45 %, en 2023 (Angus Reid, 2025). Cependant, ce sont surtout les électeurs conservateurs qui étaient les plus opposés à cette idée, avec 13 % seulement qui l’appuyaient. Largement favorables à la taxe carbone en 2021, les électeurs libéraux la soutenaient toujours, en 2023, avec une baisse de 15 points de pourcentage, pour passer de 83 % à 68 % (Angus Reid, 2025). La population canadienne restait préoccupée par les changements climatiques, 59 % des personnes sondées affirmant qu’il fallait en faire plus dans cette lutte, mais 35 % estimant que ce n’était pas le moment de mener cette lutte en raison des conditions économiques difficiles (Ipsos, 2023). Dans un contexte d’anxiété économique, la climato-motivation de la population canadienne s’affaiblissait, même si cela ne conduisait pas à la disparition de l’importance de l’enjeu climatique, mais à sa mise en parenthèse et à un appui moindre à la taxe carbone.

Ainsi, le fléchissement de cet appui épousait l’évolution économique des dernières années, où les questions d’inflation et d’abordabilité du logement se trouvaient en tête de liste des préoccupations de la population. En 2023, le contexte était donc propice aux entrepreneurs politiques souhaitant s’opposer à la taxation du carbone de poursuivre sur cette lancée.

Le rôle des entrepreneurs politiques et économiques

Si on reprend les éléments évoqués plus haut pour définir un contrecoup, il est possible d’identifier des discours proposant un objectif rétrograde qui n’est pas un simple ajustement (une suspension de la taxe carbone pour un moment, par exemple) et qui a été développé avec intensité. Rétrograde et intense, l’opposition à la taxe carbone est devenue un slogan politique sans cesse répété par les conservateurs fédéraux (Abolir la taxe). Le slogan ne proposait pas un ajustement, mais un objectif rétrograde impliquant de revenir à la situation antérieure, c’est-à-dire lorsqu’il n’y avait pas de taxe. Le chef du Parti conservateur du Canada, Pierre Poilievre, a en effet proposé une véritable politique de contrecoup en dénonçant l’impact financier que la taxe faisait peser sur les ménages, rejoignant ainsi le discours d’opposition de plusieurs dirigeants conservateurs provinciaux qui ont été actifs dans la formulation du discours de contrecoup.

Le processus de délégitimation d’un contrecoup s’appuie, comme nous l’avons mentionné, sur des valeurs de rechange. Les conservateurs provinciaux, notamment albertains, qui avaient aboli la taxe carbone provinciale pour les particuliers dès 2019, ont d’abord pris une approche de contestation juridique qui s’est révélée infructueuse, la constitutionalité de la taxe ayant été validée par la Cour suprême du Canada (2021). Cependant, la principale manière de délégitimer la taxation du carbone consistait à insister lourdement sur les supposées conséquences économiques négatives qu’elle pourrait entraîner. C’est le langage de la justice économique pour s’opposer à la taxe carbone qui était mobilisé pour donner de la substance au contrecoup. Tant la première ministre Danielle Smith (Alberta) que le premier ministre Scott Moe (Saskatchewan) ont affirmé que les politiques préconisées par le gouvernement fédéral, notamment la taxe carbone, faisaient porter un coût démesuré sur leurs provinces respectives, où l’industrie extractive de pétrole et de gaz est importante. Cependant, ces derniers passaient sous silence les mécanismes de redistribution prévus par le gouvernement fédéral (Remise canadienne sur le carbone). L’argument de justice économique a été déployé par les conservateurs pour renforcer le discours d’opposition aux taxes qui pèsent trop lourdement, selon eux, sur les contribuables.

L’industrie de l’énergie a aussi participé au processus de délégitimation en cherchant à infléchir la position des élus. Elle proposait notamment de miser sur le développement de technologies, comme celle de la captation dans le sol des gaz à effet de serre. Par exemple, l’Association canadienne des producteurs de pétrole a rédigé plusieurs mémoires, dont celui présenté au Comité permanent de l’environnement et du développement durable, afin de montrer « l’importance […] pour les investissements dans les technologies propres au Canada » (Association canadienne des producteurs pétroliers, 2022). Présentant ses membres comme des « experts en technologies propres », l’Association cherchait à se doter d’une légitimité dans la lutte contre les changements climatiques, tout en soutenant, dans une autre étude, que les mesures envisagées par le gouvernement fédéral feraient diminuer de 75 milliards les investissements dans le secteur énergétique (Stephenson, 2024). Ces études étaient révélatrices de la stratégie adoptée par l’industrie. Au lieu de seulement dénoncer la taxe carbone, il s’agissait de combiner des arguments technologiques et économiques afin de montrer que l’industrie est à l’avant-garde des solutions à adopter.

La critique de la taxe carbone a aussi dépassé le cadre des rangs politiques et économiques pour faire irruption dans l’espace public par le biais de protestations, lesquelles constituent un facteur à considérer pour comprendre l’ampleur de l’opposition à la taxe carbone (Ewald, Sterner et Sterner, 2022). Dès 2019, des manifestations de camionneurs ont été organisées en Alberta, avec un convoi qui s’est dirigé vers Ottawa, entre autres, pour dénoncer la taxe carbone. Le phénomène s’est également produit en Alberta en avril 2024, lors de manifestations ciblant spécifiquement la taxe carbone.

Enfin, un dernier élément doit être pris en considération afin de comprendre la dynamique de délégitimation : la décision du gouvernement fédéral d’exonérer de taxe le chauffage au mazout pour trois ans (2023). Au point de vue de la perception, cette décision semblait être motivée par des considérations électorales, car elle touchait surtout les foyers des provinces maritimes au moment où les sondages étaient défavorables au gouvernement dans une région qui vote généralement pour les libéraux, sur la scène fédérale. Cette décision a eu pour conséquence inattendue de renforcer la crédibilité du message d’opposition à la taxe carbone. Elle a contribué au processus de délégitimation et fait grossir le camp des opposants, des gouvernements et des partisans de gauche qui se sont mis à remettre en question l’utilisation de la taxe carbone. Par exemple, en février 2024, une candidate à la course à la direction du Nouveau Parti démocratique provincial de l’Alberta avait annoncé son intention d’abolir la taxe carbone pour les particuliers si elle était élue.

Venant d’abord des partis de droite, le contrecoup s’est finalement généralisé lorsque le nouveau premier ministre libéral, Mark Carney, a signé un décret (mars 2025) pour éliminer la taxe sur le carbone pour les particuliers, en raison de son caractère clivant dans la population canadienne. De même, l’abolition de la taxe carbone (avril 2025) par le gouvernement néo-démocrate de la Colombie-Britannique, qui a été la province pionnière dans son instauration en Amérique du Nord, est tout aussi significative.

Comme nous l’avons vu, le contrecoup contre la taxe carbone était soutenu par plusieurs entrepreneurs politiques et économiques. Les foyers de contestation étaient nombreux, surtout dans l’ouest du pays, ce qui a ébranlé la légitimité de la taxe carbone comme outil efficace dans la lutte contre les changements climatiques. Il importe de voir que les opposants n’utilisent plus ouvertement le langage du déni climatique. Dans leurs discours, ils mettent plutôt l’accent sur la « justice », les conséquences économiques et le progrès technologique. Dans un contexte économique favorable à un discours d’opposition, le recours à d’autres logiques de délégitimation idéologique rendait donc la tâche particulièrement difficile pour les défenseurs de la taxe carbone.

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