Le conseil scientifique aux côtés des acteurs publics dans la lutte aux changements climatiques
Depuis plusieurs années, les étés sont marqués par des canicules intenses. Que l’on vive à Montréal, dans l’Ouest canadien, à Paris, à Barcelone ou à Melbourne, les records de chaleur s’enchaînent. Le dérèglement climatique est désormais reconnu comme le principal responsable de cette hausse vertigineuse de la température, dont ce n’est malheureusement pas la seule manifestation. Feux de forêt, sécheresse, pluies torrentielles et inondations sont désormais de plus en plus courants.
Face à l’urgence, la communauté scientifique se mobilise. La recherche libre et fondamentale fait progresser les connaissances et propose des solutions techniques, technologiques, sociales ou autres pour répondre à ce défi planétaire. Le dossier spécial de ce numéro du Climatoscope, consacré aux 10 ans de l’Accord de Paris, met justement en lumière les avancées scientifiques dans différents domaines liés aux changements climatiques.
Adopté en 2015 lors de la COP21 et entré en vigueur en 2016, l’Accord de Paris visait à limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C par rapport à celui de l’ère préindustrielle. Pour y parvenir, une réduction conséquente des émissions de gaz à effet de serre était nécessaire. Or, les données récentes montrent que nos efforts ne suffisent pas. Dans une publication de Carbon Brief, plus de 60 scientifiques affirment qu’il ne resterait que trois années d’émissions au rythme actuel avant de dépasser le seuil de 1,5 °C. Tous les indicateurs climatiques se dégradent, et les efforts mondiaux sont jugés insuffisants pour inverser la tendance1. Et dire que les États-Unis ont encore une fois annoncé leur retrait de l’Accord de Paris dès 2026…
Lorsque le comité éditorial de la revue m’a proposé de rédiger un éditorial sur la place de la science dans l’espace public, j’ai accepté sans hésiter. En tant que scientifique en chef du Québec depuis 14 ans, j’exerce un rôle-conseil auprès de la ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, de même qu’auprès de l’ensemble des ministres. Je dirige le Fonds de recherche du Québec, développe des partenariats de recherche internationaux, promeus l’éthique et la conduite responsable en recherche, de même que le dialogue entre la science et la société. Enfin, je m’implique dans la diplomatie scientifique et le conseil scientifique sur les plans local, régional, national et international. En conclusion, je m’efforce de rapprocher la science du processus décisionnel. Les titulaires de charges publiques, qu’ils soient élus, professionnels, gestionnaires ou hauts fonctionnaires, doivent s’appuyer davantage sur les données scientifiques pour prendre des décisions éclairées en matière de climat, de santé publique ou d’autres enjeux pressants.
Justement, dans le but d’éclairer la prise de décision gouvernementale, Benoit Charrette, ministre responsable de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs, m’a demandé, en 2021, de participer à la création du Comité consultatif sur les changements climatiques. Présidé par Alain Webster, professeur titulaire au Département d’économique de l’École de gestion de l’Université de Sherbrooke et membre du comité scientifique du Climatoscope, et réunissant 12 membres majoritairement issus du milieu scientifique, le Comité a pour mission de conseiller le ministre sur les orientations, les programmes, les politiques et les stratégies en matière de lutte contre les changements climatiques, en tenant compte de l’évolution des connaissances scientifiques et technologiques ainsi que des consensus scientifiques en cette matière.
Toujours dans l’optique de promouvoir le conseil scientifique, j’ai cosigné en juin 2025 une lettre d’opinion2 avec le maire de Victoriaville, appelant les candidats et candidates aux élections municipales à intégrer dans leur programme la création de conseils scientifiques municipaux. Victoriaville a été une pionnière en nommant, en janvier 2023, un conseiller scientifique en chef, Simon Barnabé, professeur au Département de chimie, biochimie et physique à l’Université du Québec à Trois-Rivières, avec qui une collaboration existait déjà. D’autres municipalités suivent désormais cet exemple, ce qui me réjouit ! Ces conseillers et conseillères offrent des avis qui tiennent compte des données robustes de la science, pour appuyer les décisions publiques.
En plus des municipalités, la science a aussi sa place dans les ministères et les représentations du Québec à l’étranger. Ainsi, de Longueuil au ministère de l’Emploi et de la Solidarité sociale, en passant par Tokyo, ce sont une vingtaine de scientifiques en résidence, parfois nouvellement titulaires d’un doctorat, qui travaillent à mobiliser les connaissances sur des enjeux actuels, à valoriser le conseil scientifique et à soutenir la recherche et l’innovation au Québec.
Je suis aussi un ardent défenseur du rapprochement entre la science et nos concitoyens et concitoyennes. Bien que la science soit plus visible dans les médias et les débats publics, il est essentiel d’encourager la science participative. Le Fonds de recherche du Québec (FRQ) encourage ce rapprochement, avec le programme ENGAGEMENT, qui soutient des projets de recherche proposés par des citoyens et des citoyennes souhaitant répondre à des enjeux les touchant directement ou le programme DIALOGUE, qui appuie des projets de communication scientifique dans cette optique de rapprochement. Ces initiatives contribuent à établir un échange pour instaurer un climat de confiance entre les scientifiques, la population et les décideurs.
Pour lutter plus efficacement contre la désinformation, qui biaise et polarise le débat public en particulier sur les changements climatiques, une meilleure compréhension de la méthode scientifique et une augmentation de la culture scientifique sont par ailleurs essentielles. Mais il y a de l’espoir ! Selon le Digital News Report 2025 du Reuters Institute33, la population cherche en priorité des sources d’information crédibles. Ainsi, 38 % des répondants à cette étude déclarent qu’ils consulteraient d’abord des médias en qui ils ont confiance pour vérifier une information douteuse et 35 % se tournent vers des sources officielles, comme les sites gouvernementaux. Gardons toutefois à l’esprit que les jeunes s’informent de plus en plus en dehors des médias traditionnels et qu’il faut aussi leur offrir des sources d’information crédibles.
Alors que je m’apprête à quitter mes fonctions pour explorer de nouveaux horizons, je transmettrai ce « bâton de pèlerin » à une personne qui, je l’espère, poursuivra la promotion du conseil scientifique et le soutien à des initiatives structurantes en la matière. Je maintiendrai néanmoins mon engagement à l’échelle internationale en tant que président du Réseau international en conseil scientifique gouvernemental (INGSA) jusqu’en 2027, convaincu que la science est indispensable pour relever les grands défis de notre époque.
Je suis certain que nous parviendrons collectivement à mettre en œuvre des solutions, à petite ou grande échelle, pour ralentir — et peut-être inverser — la tendance climatique. La confiance envers les scientifiques se construit grâce à des ponts et à des espaces d’échange avec la population et les décideurs. C’est dans ces conditions que les scientifiques seront des guides crédibles dans les périodes d’incertitude.
Bonne lecture !
- Carbon Brief (2025). “Three years left to limit warming to 1.5 C, top scientists warn”. https://www.carbonbrief.org/daily-brief/three-years-left-to-limit-warming-to-1-5c-top-scientists-warn/ ↩︎
- Faites entrer le conseil scientifique à l’hôtel de ville ! ↩︎
- Reuters Institute for the Study of Journalism (2025). Digital News Report 2025, University of Oxford. https://reutersinstitute.politics.ox.ac.uk/digital-news-report/2025 ↩︎









