Les médias traditionnels et le journalisme spécialisé en environnement face aux impératifs de la transition
Par leur travail de mise en forme et de diffusion des informations sur les changements climatiques, les médias traditionnels jouent un rôle de premier plan pour faire connaître cet enjeu dans l’espace public. Dans les salles de rédaction, un groupe de journalistes hétérogène, mais néanmoins soudé par une interprétation commune sur l’origine humaine des changements climatiques (Brüggemann et Engesser, 2014), couvre l’actualité relative à l’atténuation et à l’adaptation climatique. Par la bande, il aborde aussi la transition.
Le caractère clivant de ces questions expose ces journalistes spécialisés en environnement (JSE) à maintes critiques de la part d’acteurs sociaux, qui, du point de vue de la communication, voient leurs intérêts mis en jeu par cette couverture guidée par l’intérêt public. On l’a vu en 2024, au Québec, dans le dossier Northvolt, quand l’ex-ministre de l’Économie, de l’Innovation et de l’Énergie, Pierre Fitzgibbon, a reproché à deux journalistes membres de cette communauté interprétative d’être des « militants » et de « tordre les faits pour arriver à passer leur message » (Corniou, 2024).
Bien que rejetée en bloc par le milieu journalistique, cette accusation montre que le segment des JSE fonctionne selon un ensemble de pratiques qui lui est propre et qui, manifestement, dérange. Quelle est la nature de ce service professionnel ? Comment se voit-il influencé par les impératifs de la transition ? Comment ces injonctions teintent-elles la perception que les JSE ont de leur profession, au Québec ?
Pour discuter de ces questions, nous retraçons l’histoire du journalisme spécialisé en environnement (JSE) dans cet article, et faisons état des conclusions préliminaires d’un projet de recherche exploratoire qui combine l’analyse d’un corpus de textes médiatiques avec celle d’entrevues menées auprès des JSE afin d’apporter des éléments de réponse à ces questions.
Qui sont les JSE ?
Avec la publication, en 1962, du livre-choc Silent Spring, qui traite des effets néfastes des pesticides sur les oiseaux, la biologiste et vulgarisatrice scientifique étasunienne Rachel Carson signe l’acte de naissance du mouvement écologiste en Occident. Les décennies suivantes voient l’opinion publique s’éveiller petit à petit à ces questions sur fond de catastrophes parfaitement évitables (Three Mile Island, en 1979, Tchernobyl, en 1986, etc.). La mise sur pied d’entités à la portée transnationale, comme le Programme des Nations Unies pour l’environnement, en 1972, cristallise ce phénomène. Le Québec n’échappe pas à cette tendance, comme en témoignent l’incendie d’un site d’entreposage de pneus usagés à Saint-Amable, en 1990, et la création du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement, en 1978.
C’est dans ce terreau qu’émerge le JSE, d’abord comme une sous-spécialité du journalisme scientifique, lui aussi en pleine croissance. Par la suite, il devient une spécialité à part entière, au fur et à mesure que le débat environnemental acquiert un caractère social fort (Sormany, 2024). Dès 1982, le quotidien Le Devoir est le premier, au Québec, à signer des reportages consacrés à l’environnement, sous la plume de son journaliste Louis-Gilles Francœur.
Cela dit, à cette époque, les JSE souffrent d’un déficit de reconnaissance, tant de la part de leurs pairs, en raison du préjugé favorable qu’ils entretiendraient envers le mouvement écologiste, que des médias, dont les modèles d’affaires, basés sur les revenus publicitaires, sont a priori incompatibles avec la logique interne de la protection de l’environnement. Il a fallu attendre les années 2000 avant que le JSE obtienne ses lettres de noblesse, grâce à l’apparition généralisée de rubriques régulières dédiées à l’environnement dans la presse écrite. Cette lente institutionnalisation a largement été influencée par divers acteurs sociaux (militants, scientifiques, politiques, etc.), qui ont forcé la médiatisation des enjeux et des questions sur l’environnement (Comby, 2009).
C’est à cette époque que le milieu journalistique étatsunien, très attaché au principe d’impartialité en journalisme d’information, est confronté au débat sur les origines anthropiques des changements climatiques. Un faux débat, il faut le préciser, alimenté surtout par des relations publiques inféodées au lobby de l’industrie pétrolière et gazière, qui ont tout intérêt à semer le doute. Les journalistes d’alors, en relayant à la fois les points de vue des climatologues et des climatosceptiques, comme s’ils avaient le même poids scientifique, ont contribué à retarder l’action climatique. En effet, cette approche, conforme à leur devoir d’équilibre, pose un problème lorsqu’elle est appliquée à des questions environnementales.
Ces critiques ont amené les JSE à actualiser la norme journalistique de l’équilibre, en misant désormais sur une couverture des changements climatiques par prépondérance de la preuve plutôt que par stricte pondération des points de vue (Hiles et Hinnant, 2014). À travers la couverture de plusieurs controverses mêlant science et politique, les JSE en viennent « à considérer l’objectivité comme la mise en œuvre d’une méthode transparente, comme la recherche pluraliste d’un consensus et, surtout, comme un jugement éclairé » (Fahy, 2018, p. 855).
Les médias et la transition
La triple crise des changements climatiques, de la perte de biodiversité et de la pollution continue de nos jours d’alimenter une multiplicité de discours sur la transition dans l’espace public, ce à quoi les milieux médiatique et journalistique sont sensibles. En 2022, un collectif de journalistes français a énoncé 13 principes pour améliorer le traitement des enjeux environnementaux (une initiative similaire avait également été entreprise en 2019 dans l’espace médiatique anglophone du quotidien The Guardian). Ces propositions sont intéressantes, car elles touchent autant les pratiques journalistiques que les décisions propres aux directions. À peu près en même temps, parfois à quelques jours près, des médias traditionnels de l’espace francophone du Nord global, comme Le Devoir, Le Monde et la Radio-télévision belge de la Communauté française (RTBF), ont annoncé publiquement vouloir élever l’environnement au rang de thématique incontournable pour leur organisation.
Cela nous a amenés à colliger un corpus selon des critères descriptifs en lien avec l’objectif de recherche. Le but : généraliser les relations observées entre les divers éléments qui le composent. Nous avons retenu des communications publiques écrites, toutes publiées de 2021 à 2023, qui émanent d’organisations médiatiques de la francophonie du Nord global, et qui portent sur l’importance qu’elles entendent désormais accorder à l’environnement. Les 12 documents retenus ont été produits par des organisations médiatiques de référence, aussi bien publiques que privées, situées au Canada (Québec), en France et en Belgique. Sur le plan de la forme, ils comprennent à la fois des manifestes, des communiqués de presse, des articles journalistiques de type « dans les coulisses de l’info », des notes éditoriales, une charte et un plan quinquennal.
Nous n’avons retenu que des documents publiés à partir de 2021, car il s’agit d’une année charnière sur le front de l’environnement, avec la publication du premier volet du sixième rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, ainsi que la tenue de la 26e Conférence des Nations Unies sur les changements climatiques à Glasgow. L’année 2023 correspond pour sa part à la fin de ce qui devait être une embellie médiatique momentanée pour l’environnement. En 2024, l’ampleur de la couverture médiatique des changements climatiques a en effet chuté considérablement par rapport aux trois années précédentes (Boykoff et al., 2025).
Notre analyse thématique fait tout d’abord ressortir que les messages produits sont la plupart du temps attribuables à un ou plusieurs membres de la direction, voire à l’organisation tout entière. De plus, on constate que, parmi les crises environnementales concomitantes, celle des changements climatiques semble avoir préséance sur celle de la perte de biodiversité, qui
est rarement mentionnée. Par ailleurs, presque tous les médias de notre corpus placent la science au cœur de leur argumentaire. Cet argument d’autorité prend plusieurs formes, allant de la simple mention de l’institution à la prise d’appui sur des données, des connaissances et des théories qui font consensus.
D’un point de vue éditorial, tous les médias analysés plaident pour davantage de transversalité dans le traitement de l’environnement. Il s’agit en somme d’aller au-delà du cantonnement de la thématique à une rubrique dédiée. À la place, il faut plutôt en faire un filtre au travers duquel considérer l’ensemble des sujets, qu’ils soient économiques, politiques ou d’autres natures. La mise de l’avant de cadrages de l’information qui posent un regard constructif, mais critique, sur les solutions aux crises environnementales est aussi assez fréquente. Il en va de même pour le recours à des mots et expressions soulignant l’urgence de la situation environnementale, comme « crise climatique » à la place de « changements climatiques », et qui sont donc susceptibles de conscientiser le grand public. Ces pratiques plébiscitées dans l’espace médiatique francophone (Arseneault et al., 2024) témoignent du développement de la couverture de l’environnement depuis les années 2000.
La majorité des organes de presse affirment finalement se préoccuper de leur empreinte carbone, s’engageant fréquemment à la mesurer par le biais d’un bilan carbone. Or, force est de constater que peu ont réellement dépassé le stade de l’amorce de réflexion à ce sujet. Cependant, un petit nombre dit œuvrer activement à la réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre (GES), quitte à ce que cela ait une incidence directe sur les activités journalistiques. Le quotidien Le Monde fait tout particulièrement figure d’exemplarité avec son ébauche de pratiques relevant d’un journalisme bas carbone. Il est question de « privilégier autant que possible le recours à son réseau de correspondants, en France et à l’étranger » et de demander à ses journalistes d’éviter « les transports les plus polluants, notamment l’avion ».
Qu’en pensent les JSE du Québec ?
Notre étude met en évidence les influences multiples qui teintent les discours de ces médias par rapport à leur rôle dans la transition. On peut notamment observer la poursuite du processus d’institutionnalisation de l’environnement en tant que spécialité journalistique (Comby, 2009) dans l’influence qu’exerce la science sur ces organisations. Au nom de la science, ces dernières justifient des pratiques éditoriales et managériales présentées comme novatrices, du moins dans le milieu médiatique. Cela dit, il est intéressant de constater que la voix des journalistes est en grande partie absente de cette diversité de points de vue. C’est une absence plutôt surprenante, car les documents retenus pour les fins de notre analyse sont assimilables à des politiques de rédaction. Comment ces orientations, qui ont la particularité d’être « clairement définies » et de former « un projet » (Mathien, 1992), influencent-elles les journalistes dans leurs tâches quotidiennes de collecte, de traitement et de présentation de l’information ?
La seconde partie de nos travaux, toujours en cours, a pour objectif de lever le voile sur la nature de cette influence chez les JSE du Québec. Après tout, les membres de ce segment professionnel ont des pratiques distinctes dans l’espace journalistique (Hiles et Hinnant, 2014 ; Fahy, 2018). À l’automne 2024, nous avons donc interrogé 10 d’entre eux, sous couvert de l’anonymat, au sujet des discours mentionnés précédemment, leur soumettant au passage des affirmations tirées de notre corpus.
La taille de notre échantillon peut surprendre : les JSE se compteraient après tout « sur les doigts d’une seule main » (Corniou, 2024) dans les salles de rédaction de la province. Pour contourner cet écueil, nous avons demandé aux volontaires qui constituent le noyau de cette communauté interprétative (Brüggemann et Engesser, 2014) de nous recommander d’autres membres plus en périphérie du réseau formé par ce groupe, qui couvrent par exemple l’économie, la science ou la politique, en plus de l’environnement.
L’analyse thématique préliminaire de ces entrevues fait ressortir deux dimensions dans le contre-discours des JSE du Québec. D’une part, les JSE se portent à la défense du journalisme en réaffirmant les idéaux normatifs qui le sous-tendent, soit le service public, l’objectivité, l’autonomie, l’immédiateté et l’éthique. On observe par exemple ce travail de délimitation des frontières du territoire journalistique lorsqu’une JSE du Québec, interrogée sur ses déplacements professionnels à la source d’émissions de GES, soutient que « la journée qu’on va arrêter de [se déplacer sur le terrain] en journalisme [pour rencontrer des gens], on ne fera plus de journalisme ».
D’autre part, ces mêmes JSE disent favoriser l’interprétation, la compréhension et la participation du public par rapport aux questions environnementales. Selon un reporter d’un média généraliste du Québec, il est de la responsabilité des JSE de communiquer « le mieux possible » l’information sur l’environnement pour lutter contre la fatigue du public face à cet enjeu. Une autre JSE du Québec explique que c’est entre autres parce que la science est « claire » sur l’urgence de la situation, et que de « rester neutre en ne qualifiant pas cette situation de gravissime manque d’honnêteté ». Même s’ils demeurent attachés au rôle traditionnel de fournisseurs objectifs d’informations, les JSE du Québec semblent néanmoins accorder de l’importance à la notion d’intervention, un phénomène observé notamment dans les pays nordiques (Hujanen et al., 2024).
Mot de la fin
Même s’ils doivent être explicités, les résultats de nos travaux permettent de mieux comprendre les manières de faire du journalisme et de représenter cette activité des JSE. Pour les membres de ce segment journalistique, le maintien d’un professionnalisme semble passer par la sensibilisation du public à l’environnement et par la facilitation de son engagement dans la transition, et ce, tout en évitant précautionneusement de prendre parti. Notre intuition théorique, développée dans cet article, est que les JSE bénéficient d’un statut de précurseurs dans les salles de rédaction, car les pratiques mises en œuvre dans le cadre de la couverture de leur spécialisation thématique siéent bien à l’ère post-factuelle, marquée par l’amplification de la désinformation.









