L’évolution humaine: pièges et aptitudes sur le chemin de la durabilité
Pour accéder à l’article original:
Søgaard Jørgensen, P. et coll. (2024). Evolution of the polycrisis: Anthropocene traps that challenge global sustainability. Philosophical Transactions of the Royal Society B. 379(1893). Repéré à https: doi: 10.1098/rstb.2022.0261.
L’humanité est à la croisée des chemins. Comment peut-elle sortir des trajectoires
insoutenables et contre-productives dans lesquelles elle s’est engagée ? Comment peut-elle bifurquer vers une trajectoire durable et partagée ? Peter Søgaard Jørgensen et coll. (2024) tentent de répondre à ces questions en adaptant le concept de « piège évolutif », issu de l’écologie évolutive [1], au contexte mondial actuel. Ils en précisent les fondements théoriques, identifient, classent et analysent les pièges auxquels l’humanité fait face et proposent de renforcer certaines aptitudes rendant possible un changement de cap.
LA PERSPECTIVE DE L’ÉCOLOGIE ÉVOLUTIVE POUR EXPLIQUER LES DÉFIS ACTUELS DE L’HUMANITÉ
L’humanité est devenue une force de changement planétaire, à un point tel que
plusieurs scientifiques considèrent que nous sommes présentement entrés dans l’Anthropocène. Cette période est marquée par l’influence indéniable de l’humanité sur l’environnement, la complexification des défis mondiaux et une multitude de crises interreliées. Cette situation est le résultat de l’évolution culturelle de l’humanité.
L’évolution culturelle englobe le développement de mécanismes de communication comme le langage, la structuration sociale via des institutions comme les gouvernements, ainsi que des pratiques sociétales mondiales telles que l’agriculture. Ces éléments, parmi d’autres, en se cumulant et interagissant entre eux, ont permis à l’humanité d’obtenir un niveau de vie élevé dans plusieurs régions du monde. Toutefois, combinée à d’autres processus tels que la capacité à innover, l’évolution culturelle participe à l’émergence, au maintien et au renforcement de pièges évolutifs de l’Anthropocène. Ces pièges correspondent à des phénomènes qui se manifestent à l’échelle globale, rendant certaines pratiques humaines contre-productives, c’est-à dire ayant un impact négatif sur le bien-être humain et la pérennité de processus sociaux (ex. : la production de biens et services) ou environnementaux (ex. : la stabilité du système Terre) essentiels.
DES PIÈGES ÉVOLUTIFS EN PHASE AVANCÉE
Les auteurs ont établi une liste de pièges évolutifs de l’Anthropocène en collectant d’abord des dynamiques influençant ou déterminant la trajectoire de l’Anthropocène avec un questionnaire auprès d’employés du Stockholm Resilience Centre. Puis, un socle commun de compréhension des dynamiques évolutionnaires a été généré à l’aide de séminaires, menant finalement à un travail en groupe de discussion (N=14). Ce processus a permis aux auteurs d’identifier quatorze pièges évolutifs. Ceux-ci se renforcent mutuellement pour la plupart. Ils ont été classés selon les phases suivantes : l’initiation, la mise à l’échelle, le masquage puis le piégeage (voir Figure 1).

DES APTITUDES À RENFORCER POUR CHEMINER VERS UNE TRAJECTOIRE DURABLE ET PARTAGÉE
Face à cette situation, quelles aptitudes l’humanité doit-elle renforcer afin d’évoluer culturellement vers une trajectoire durable et partagée, tout en désamorçant les pièges évolutifs ? Les auteurs en identifient cinq. La première est la capacité à reconnaître qu’il existe des pièges évolutifs (1). Certains cadres mondiaux, tels que les Objectifs de développement durable (ODD) de l’Organisation des Nations Unies (ONU), bien que critiqués à certains égards, participent à cette reconnaissance. La deuxième consiste à améliorer la mesure de nos progrès et à mieux anticiper l’avenir (2). À ce titre, de plus en plus d’acteurs appellent à diversifier nos manières d’évaluer le bien-être global en allant au-delà du produit intérieur brut (PIB). La troisième consiste à réorganiser les
institutions et à innover (3). Un modèle économique plus soutenable (ex : circulaire) ainsi que de nouvelles solutions sociales et fondées sur la nature pourraient y contribuer positivement. Ensuite, une bonne préparation face à l’inconnu apparaît cruciale (4). Maintenir une diversité d’options et de réponses possibles renforcerait la résilience face aux perturbations et aux imprévus. Cela peut, par exemple, prendre la forme d’une utilisation complémentaire d’infrastructures grises et vertes ou la sécurisation d’ententes avec plusieurs fournisseurs de services essentiels pour mieux faire face à une inondation. Finalement, les auteurs identifient une dernière aptitude : la capacité à naviguer à travers les conflits (5). La diplomatie peut jouer un rôle important, bien qu’il soit difficile de concilier les perspectives et besoins d’un nombre très élevé d’acteurs hétérogènes et aux intérêts divergents au niveau international, comme le démontrent les négociations sur la lutte contre les changements climatiques.
PENSER GLOBALEMENT, AGIR LOCALEMENT ?
L’utilisation de la perspective de l’écologie évolutive par les auteurs est pertinente et novatrice. Elle permet d’identifier de manière réaliste des pièges interconnectés à l’échelle mondiale qui emprisonnent l’humanité dans des systèmes et des logiques insoutenables et contre-productives d’un point de vue écologique et pour la viabilité à long terme de nos sociétés. De plus, l’identification de cinq aptitudes à développer permet d’envisager le dépassement de ces pièges. Cependant, il aurait été utile d’illustrer comment le développement d’aptitudes pourrait se déployer non seulement à l’échelle mondiale, mais aussi aux échelles régionales et locales. À ce titre, la coalition C40, représentant un réseau de maires de villes unies dans l’action pour faire face à la crise climatique, est mentionnée dans le texte, mais uniquement pour indiquer qu’il est incertain que de telles initiatives puissent faire des villes des agents régénérateurs du système Terre. En allant plus loin, il serait pertinent d’examiner comment les divers acteurs pourraient interagir de manière intégrée, à différentes échelles, pour constituer un véritable continuum d’action. Les organismes frontières, qui jouent le rôle de courtiers de connaissances et établissent des ponts entre la science, la pratique et la prise de décision, pourraient jouer un rôle important dans la création et le maintien d’un tel continuum d’action et d’interactions tout en favorisant le développement d’aptitudes. De telles organisations pourraient s’insérer dans une approche polycentrique pour faire face aux enjeux complexes de notre ère, cette approche ayant comme avantage principal d’encourager l’expérimentation à de multiples niveaux (Ostrom, 2009).
UNE BOUSSOLE POUR L’HUMANITÉ
En conclusion, sur les sentiers parsemés de pièges que représentent les trajectoires mondiales de la durabilité, l’humanité n’a plus le loisir de s’égarer ou d’emprunter des détours. Elle doit prendre en main son destin et s’engager rapidement sur une trajectoire durable et partagée. Cela reste possible, dès lors qu’elle renforce ses aptitudes pour y parvenir et favorise une coopération plus efficace et ouverte en impliquant tous les acteurs et en intégrant toutes les échelles de gouvernance.









