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Pour accéder à l’article original:
Finnegan, J. J. (2023). Changing prices in a changing climate: Electoral competition and fossil fuel taxation. Comparative Political Studies, 56(8), 1257-1290. Repéré à https://doi.org/10.1177/00104140221141853

QU’EST-CE QUI DÉTERMINE L’IMPOSITION D’UNE TAXE SUR L’ESSENCE ?

En plus de représenter une source de revenus pour financer la lutte contre les changements climatiques, une taxe sur l’essence peut aussi être un instrument incitatif favorisant l’adoption de modes de consommation plus sobres en carbone. Malgré son efficacité en tant que politique climatique, la taxation est très inégale à travers les pays, voire parfois inexistante. Les conséquences de l’imposition d’une taxe sur l’essence entraînent une impression de désagrément immédiat pour les consommateurs en instaurant un système de pollueur-payeur. Bien que la littérature scientifique montre le potentiel de réduction des gaz à effet de serre (GES) lié à cette politique, les bénéfices environnementaux ne deviennent perceptibles pour la population qu’à long terme. Cela peut être un élément dissuasif important pour des politiciens et politiciennes travaillant à leur réélection puisque, selon la théorie du vote rétrospectif, ils et elles veulent éviter d’être tenus responsables d’un « désagrément » (l’augmentation des coûts énergétiques) que rejetterait l’électorat.

En dépit des risques politiques clairs d’une taxe sur l’essence, certains pays en augmentent tout de même le taux depuis les années 1990. Dans son article, Finnegan (2023) propose qu’il existe une relation entre le niveau de compétition électorale et le taux d’imposition d’une taxe sur l’essence. Cela permet de mieux saisir la mise en œuvre de ces politiques publiques de lutte aux changements climatiques ainsi que leurs obstacles.

MÉTHODOLOGIE

La variable dépendante des analyses menées par l’auteur est alors le niveau de taxation sur l’essence. Celui-ci est calculé en cent américain par litre dans vingt démocraties à revenu élevé entre 1988 et 2013 [1].

La variable indépendante est le niveau de compétitivité électorale. L’auteur calcule la perception du parti sortant de perdre sa pluralité de sièges aux prochaines élections, sous forme de probabilité, en utilisant la variation des résultats électoraux et les caractéristiques du mode de scrutin. Cette probabilité est ensuite transformée en une échelle allant de 0 (compétitivité nulle, le parti sortant est certain de gagner ou certain de perdre) à 1 (compétitivité maximale). Cette mesure est imparfaite, mais elle reste, selon Finnegan, la meilleure approximation disponible de la compétitivité électorale.

En mettant en relation les deux variables mentionnées plus haut dans des modèles de régressions linéaires, Finnegan prédit la variation du taux d’imposition de la taxe sur l’essence selon le niveau de compétitivité électorale. Pour améliorer la robustesse des résultats, l’auteur prend en considération plusieurs variables (contrôles), comme la part de sièges gagnés par des partis verts et la production de pétrole du pays.

LA COMPÉTITIVITÉ ÉLECTORALE : FACTEUR DE VARIATION DES TAXES SUR L’ESSENCE

Grâce à ses analyses, il démontre que le contexte de compétition électorale a bien un effet significatif sur la variation des taxes sur l’essence. En effet, dans les pays étudiés, passer d’un contexte de compétition minimale à maximale est lié à une réduction du taux des taxes sur l’essence de 6 cents par litre, par rapport aux 47 cents en moyenne dans l’échantillon. L’auteur teste aussi si cette relation est modérée par la consommation d’essence par personne. Il conclut que l’effet de la compétitivité est plus fort lorsque la consommation d’essence s’accentue. Lorsque cette dernière est minimale, une augmentation de la compétition n’influence pas l’ampleur des taxes (voir graphique 1, panneau 1). À l’inverse, lorsque la dépendance à l’essence est maximale, une augmentation de la compétitivité fait davantage diminuer la taxe (panneau 3).

Graphique 1. Représentations des liens entre le niveau de compétition, la taxe sur l’essence et la consommation d’essence

Note. Ces trois graphiques ne sont pas à l’échelle.

Finnegan démontre aussi que c’est lorsque la compétitivité électorale est faible et que le parti au pouvoir sera probablement réélu que les taxes sur l’essence sont les plus élevées. C’est plutôt quand la compétitivité atteint son paroxysme que les taxes sont à leur plus bas. Il n’y aurait pas d’effet significatif sur les variations des taxes sur l’essence en fonction de la position des partis sur l’échelle gauchedroite. Le constat est similaire vis-à-vis de la distinction des partis verts et des partis sans orientation écologique.

Il semble y avoir un coût politique, perçu par les gouvernements, au fait d’instaurer ou de maintenir une taxe sur l’essence. Ainsi, les responsables politiques évoluant dans un environnement de faible compétitivité électorale sont dans un contexte plus favorable pour adopter une vision des politiques publiques axée sur le long terme et peuvent se permettre de déplaire à une part de l’électorat en mettant en place une taxe sur l’essence.

LA TAXE CARBONE CANADIENNE «VICTIME» DE LA COMPÉTITION ÉLECTORALE ?

Il est possible d’appliquer les conclusions de Finnegan pour comprendre l’évolution de la taxe carbone au Canada. La loi instaurant la taxe carbone est adoptée en juin 2018, sous un gouvernement libéral majoritaire, après avoir été une promesse phare de Justin Trudeau pendant la campagne électorale de 2015. En mars 2025, la taxe carbone pour les consommateurs est éliminée par son successeur Mark Carney. À ce moment, le Parti conservateur du Canada (PCC) devançait le PLC de 25 points de pourcentage. De plus, depuis plusieurs mois, le chef du PCC attisait le mécontentement populaire envers la mesure environnementale. Ainsi, comme l’avance Finnegan, dans un contexte de forte compétitivité, le coût politique du maintien de la taxe a été jugé trop important par les libéraux et nuisible à leur réélection, justifiant sa suppression.

D’ailleurs, depuis cette décision, l’écart dans les sondages entre le PCC et le PLC s’est progressivement réduit jusqu’à la victoire minoritaire des libéraux (Canada338 2025). Évidemment, plusieurs autres facteurs peuvent expliquer ce résultat, en particulier, les relations tendues et instables avec les États-Unis durant cette période. Le maintien d’un contexte électoral compétitif au Canada, à court terme, rend peu probable toute réintroduction d’une taxe carbone.

Alors que l’exemple canadien de la taxe carbone semble confirmer la théorie de Finnegan, le constat est moins clair au Québec où le système de tarification carbone s’est maintenu à travers les cycles électoraux. Jusqu’à tout récemment, la taxe carbone n’a été un point de contention ni entre les partis ni au sein de l’électorat, ce qui distingue le Québec d’autres provinces canadiennes (Houle et Lachapelle 2019). Ainsi, les caractéristiques des systèmes partisans pourraient constituer un certain angle mort de l’article à considérer dans l’étude de la mise en place et du maintien de politiques publiques environnementales.

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