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Québec

Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) évalue certains moyens pour atténuer les émissions de gaz à effet de serre (GES) générées par l’activité humaine et responsables du réchauffement planétaire (IPCC, 2022). Quoique le télétravail soit l’un d’eux, le GIEC met en garde contre ses effets rebonds, comme le fait d’utiliser sa voiture pour des déplacements autres que pour le travail, ou l’usage accru des technologies numériques, qui peuvent annuler ses gains environnementaux.

Pendant la pandémie de COVID-19, les émissions de GES au Québec ont diminué d’un peu plus de 10 % en 2020 (à 74,2 Mt éq. CO2) par rapport à 2019 (82,6 Mt éq. CO2) (Ministère de l’Environnement, de la Lutte contre les changements climatiques, de la Faune et des Parcs [MELCCFP], 2024). Le télétravail aurait-il contribué à cette baisse ? Difficile à dire, car les émissions de 2022 sont remontées de près de 7 % par rapport à 2020, pour atteindre 79,3 Mt éq. CO2, et ce, même en l’absence d’un retour massif au bureau (MELCCFP, 2024). Peu d’études ont analysé les effets du télétravail sur les émissions de GES et, parmi celles disponibles, aucune ne porte spécifiquement sur le Québec. Nous savons cependant qu’au Canada, où l’électricité est plus carbonée qu’au Québec, le télétravail « pandémique » aurait eu pour effet d’augmenter les GES en raison de l’usage du numérique (Kharvari, Azimi et O’Brien, 2021).

L’équivalent CO2 (éq. CO2)
Pour comptabiliser les émissions de GES, le dioxyde de carbone (CO2), le méthane (CH4) et le protoxyde d’azote (N2O) sont standardisés sur la base d’équivalent (éq.) CO2. En prenant en compte le potentiel de réchauffement sur 100 ans de ces trois gaz, la présence combinée de chacun de ces gaz équivaut à 294 unités d’éq. CO2 (soit 1 de CO2 + 1 de CH4 [x 28] + 1 de N2O [x 265]) (Environnement et changement climatique Canada, 2024).

Contexte de l’étude

Dans une revue critique de la littérature, O’Brien et Aliabadi (2020) stratifient le télétravail en quatre postes d’émissions, à savoir le transport, le bureau, le domicile et le numérique. La majorité des articles scientifiques sur le sujet n’abordent qu’un ou deux de ces postes.

Selon nos recherches, aucun travail scientifique ne caractérise l’empreinte carbone québécoise complète (les quatre postes) du télétravail. La question est en apparence assez simple : combien de GES sont émis par le télétravail par rapport au travail en mode présentiel ? Les études internationales ne prennent pas en compte le contexte québécois, unique en Amérique du Nord tant en raison du climat froid, de l’hydroélectricité sobre en émissions ou de la part grandissante du marché des véhicules électriques.

C’est pour répondre à cette question qu’en 2024, notre équipe de l’Institut de la recherche scientifique du Québec (INRS), en collaboration avec des spécialistes de Polytechnique Montréal et le Partenariat Climat Montréal (PCM), a entrepris de comptabiliser les émissions de GES associées au télétravail de sa communauté.

La prochaine section présente les grandes lignes de la méthodologie utilisée auprès de la population de l’INRS. Elle est suivie d’une section faisant état des résultats obtenus et de leur analyse, ainsi que de la conclusion.

Méthodologie

Pendant l’enquête (du 7 février au 6 mars 2024), l’INRS comptait une population estimée à 1558 membres répartis dans cinq campus situés à Québec, à Montréal (2), à Varennes et à Laval. À quelques dizaines de personnes près, les effectifs se divisaient en parts égales entre les personnes employées et étudiantes. Ces dernières, essentiellement inscrites à la maîtrise ou au doctorat, ont été sollicitées dans le cadre de cette étude dans la mesure où leurs travaux pouvaient, de façon analogue au télétravail, être exécutés à l’extérieur de l’INRS. Le questionnaire a été envoyé aux 1494 membres de l’INRS joignables par courriel. Composé d’environ 160 questions, son but était de permettre la caractérisation générale du télétravail à partir de comportements extrapolés sur l’année précédant la soumission du questionnaire, ainsi que la quantification de l’empreinte carbone associée. Tout temps travaillé à distance durant une semaine type a pu être déclaré comme du temps de télétravail par les personnes répondantes (l’étude fait la somme des heures hebdomadaires de télétravail déclarées et les extrapole sur un an). Des facteurs d’expansion, basés sur l’appartenance socioprofessionnelle croisée avec l’affiliation à un centre, ont été estimés et appliqués sur l’échantillon afin d’obtenir un portrait de l’ensemble de la population de référence.

Les GES calculés par étape

Premièrement, à partir des déclarations touchant les adresses (domicile, lieu de travail, tiers-lieux, etc.), les modes de transport et la fréquence du travail de bureau, du télétravail et des effets rebonds liés au transport (fréquentation de tiers-lieux de travail ou d’une résidence secondaire éloignée, voyage à l’étranger ou fins de semaine prolongées), nous avons estimé l’ensemble des distances parcourues par simulation sur les différents réseaux (routier, transport en commun, piétonnier et cyclable). Deuxièmement, nous avons déterminé la part de l’énergie additionnelle (hydroélectricité, gaz naturel et diesel) qu’il faudrait à l’INRS si toutes les personnes répondantes revenaient travailler en mode présentiel. En effet, certaines personnes (27 sur 364) ont répondu qu’elles partageaient le même mobilier de travail que des collègues. Si toutes ces personnes devaient revenir au bureau en même temps, il y aurait un manque de places. Il faudrait, du moins en théorie, que l’INRS augmente sa superficie pour environ 20 d’entre elles (avant pondération). Nous avons extrapolé cette part additionnelle à partir du bilan de l’énergie consommée par l’INRS durant l’année financière 2023-2024. Troisièmement, nous avons calculé, d’après leurs fiches techniques, l’empreinte carbone des équipements informatiques acquis pour le télétravail, de même que leur consommation. Nous avons aussi calculé, cette fois en nous basant sur la littérature, la consommation électrique des courriels, visioconférence et stockage (infonuagique et physique) en télétravail (El Abbadi, 2025). Enfin, nous avons estimé l’empreinte énergétique générée par le télétravail au domicile, en nous concentrant d’une part sur les biens et services consommés et d’autre part sur l’énergie nécessaire au chauffage, à la climatisation et à l’éclairage du bureau durant les heures de télétravail. Pour y arriver, nous nous sommes basés sur les fiches techniques de produits, sur des études et sur des bases de données comme celle de l’ADEME (2025), qui fournit des empreintes carbone par produit ou activité.

Finalement, chaque distance ou quantité d’énergie annuelle obtenue a été convertie en émissions de GES à l’aide de facteurs d’émission inventoriés notamment par Environnement et changement climatique Canada (ECCC, 2024).

Les GES liés aux quatre postes du télétravail

Le taux de réponse complète est de 24,4 % (364/1494). Le Tableau 1 montre que les deux principaux groupes socioprofessionnels à avoir répondu au questionnaire sont les étudiants et étudiantes du troisième cycle (19,0 %) et le personnel administratif (17,6 %). Les personnes répondantes des centres de Québec (31,3 %) et de Laval (20,6 %) sont les plus nombreuses. Bien que 88,2 % des personnes répondantes puissent faire du télétravail, elles ne sont que 75,3 % à en avoir effectivement fait lors de la période de collecte. Ces personnes font en moyenne 2,3 jours de télétravail par semaine.

Tableau 1. Profil socioprofessionnel des personnes répondantes et prévalence du télétravail à l’INRS selon notre échantillon. Une comparaison du taux de réponse par occupation et par centre avec le poids relatif au sein de la population de chaque groupe représenté dans le tableau démontre que le personnel de l’INRS a davantage répondu au questionnaire que le corps étudiant, et que les membres de l’administration et des centres Eau Terre Environnement (Québec) et Urbanisation Culture Société (Montréal) ont fait de même. Le corps étudiant du cégep ou du premier cycle universitaire, inscrit à un cours ou à un stage, est réduit du fait de la focalisation de l’INRS sur les programmes de cycles supérieurs.

Transport

Le transport, soit la comptabilisation des émissions d’échappement, est l’aspect le plus important du point de vue quantitatif, à plus de 85 % du total de l’empreinte carbone (Tableau 2). Dans la situation de référence (100 % en présentiel), le transport est assimilé entièrement au navettage, alors que dans l’autre situation, le navettage, conservé afin de comparer le transport total des deux situations, ne représente que 60 % de l’empreinte du poste. Cette différence de 419 t. éq. CO2 illustre l’idée selon laquelle le télétravail est bénéfique pour le climat. Cela est vrai… jusqu’au moment où les effets rebonds sont pris en considération. Ceux-ci sont classables en effets à court terme (p. ex. : hausse des déplacements autres que les aller-retour domicile-travail) et à long terme (p. ex. : plus de véhicules par ménage) (ADEME et Greenworking, 2020). Dans notre étude, les voyages en avion hors Québec afin de télétravailler pèsent le plus dans la balance des effets rebonds du transport, émettant 31 % des GES liés au transport et 26 % des GES du télétravail.

Tableau 2. Émissions de gaz à effet de serre (GES) annualisées et poids relatif de l’empreinte carbone (%). Présentation par ordre décroissant d’importance, des différents aspects et sous-aspects liés, d’une part, à un retour fictif au bureau à 100 % pendant l’hiver 2024 (situation de référence), et, d’autre part, au télétravail réel à l’INRS pendant la même période (situation actuelle). En raison de la centralisation très fréquente du contrôle de la température et de l’éclairage dans les bâtiments de l’INRS, l’hypothèse selon laquelle la consommation énergétique au bureau entre les deux situations est à peu près identique a été retenue. Par conséquent, les émissions évitées (-146 en raison de la non-nécessité de créer de nouvelles places) par rapport au poste « Bureau » de la situation actuelle ne prennent pas en compte d’émissions évitées additionnelles.

Les fins de semaine prolongées, comme les séjours de villégiature de trois ou quatre jours en travaillant un jour ou deux, et la fréquentation des tiers-lieux de travail, comme les cafés et bibliothèques, représentent séparément 4 % de l’empreinte carbone du télétravail. Causant moins de 1 % des émissions, la pratique d’aller télétravailler dans sa résidence secondaire est peu répandue à l’INRS.

Bureau

Grâce à une bonne gestion des espaces de travail, le bureau peut devenir le deuxième aspect où les réductions de GES sont les plus importantes (Kharvari, Azimi et O’Brien, 2021). En raison de sa mission de formation et de recherche, l’INRS n’a pas réduit ses espaces de travail ni fermé temporairement certains sites en raison du télétravail, depuis la pandémie. Nous avons cependant calculé, comme indiqué plus haut, qu’environ 20 personnes n’auraient pas de place assise si tous les membres de l’INRS devaient revenir au bureau à temps complet. Il y a donc eu une réduction de l’espace du fait de cette surpopulation. Après pondération et multiplication de ce nombre par la quantité de GES des bâtiments de l’INRS attribuable à chaque membre de la communauté, nous sommes parvenus à une réduction de 146 t éq. CO2 (Tableau 2) associée au poste d’émissions « bureau ». Tous ces GES sont évités du fait que l’INRS n’a pas eu besoin d’augmenter sa superficie afin de loger tout son personnel entièrement en présentiel.

Numérique

Les GES du télétravail liés au numérique sont les moins étudiés (Kharvari, Azimi et O’Brien, 2021), alors que plusieurs effets rebonds associés ont été identifiés et décrits de façon qualitative (ADEME et Greenworking, 2020). Au premier rang arrivent les GES liés au cycle de vie complet des appareils acquis pour effectuer du télétravail, comme les ordinateurs portables et les écrans. Ceux-ci représentent 97 % des GES du numérique et 11 % de ceux du télétravail (Tableau 2). En comparaison, la consommation d’électricité combinée de ces appareils et des courriels, la visioconférence et le stockage représentent moins de 1 % des GES du télétravail. Cette différence peut notamment s’expliquer par le fait que l’électricité québécoise est peu carbonée (ECCC, 2024). En effet, les appareils sont la plupart du temps fabriqués à l’étranger, dans des contextes énergétiques fortement carbonés, alors que la consommation électrique des quatre autres éléments est locale.

Domicile

Le domicile est l’aspect le moins émissif du télétravail. Les émissions des biens et services, à 98 % (Tableau 2), en composent l’essentiel. Regroupant ici chaises, bureaux, papeterie, crayons, décoration, machines à café et livraisons de nourriture, ils n’émettent que 3 % de l’ensemble des émissions liées au télétravail. Le chauffage, l’éclairage et la climatisation ferment la marche avec une part combinée de moins de 1 % de ces émissions totales.

Prioriser le transport… sans négliger le reste

En somme, la différence entre les situations n’est que de 10 % : l’INRS évite l’émission de 120 t éq. CO2, ou 0,08 t éq. CO2 par personne grâce au télétravail (Tableau 2). Cette économie équivaut à 0,88 % des 9,1 t éq. CO2 émises en 2022 par personne en moyenne au Québec (MELCCFP, 2024). L’accent mis sur le transport dans cet article s’explique en raison du poids plus important de ce poste dans l’empreinte carbone associée au télétravail (Figure 1). À l’INRS en particulier, cette prépondérance s’explique entre autres parce que des membres du corps professoral ont l’habitude de combiner rencontres internationales ou terrain d’études et télétravail. Or, comme le suggère une étude, plus d’un voyage scolaire par année n’améliorerait pas sensiblement le cheminement de carrière universitaire (Wynes et al., 2019). Cette conclusion, si elle était suivie, pourrait donc être une piste pour réduire les GES du transport en milieu universitaire. Même si le transport devrait être priorisé dans la lutte aux GES que mène l’INRS, le bureau et le numérique, avec un poids de 11 % chacun dans cette empreinte, ne sont pas à négliger.

Figure 1. Pyramide inversée démontrant l’importance que prend, parmi les quatre postes d’émissions liées au télétravail pour une année à l’INRS, le transport lié au télétravail en matière d’émissions de GES. C’est à la réduction des conséquences environnementales du transport que doivent d’abord s’attaquer les entités valorisant le télétravail comme moyen de réduction de leurs émissions de GES organisationnelles.

Hormis les GES liés aux voyages, nous estimons que les GES quantifiés dans l’étude sont représentatifs de la réalité observable dans une organisation dont la majorité du personnel peut se prévaloir du télétravail. Cette réalité est toutefois moins prometteuse que ce qui est souvent avancé. En effet, nous avons démontré que la situation actuelle avec télétravail (1061 t éq. CO2) représente seulement une baisse annuelle de 10 % (ou 120 t éq. CO2) par rapport aux émissions de la situation de référence sans télétravail (1181 t éq. CO2). Qui plus est, cette étude n’a pas mesuré tous les effets rebonds possibles, comme le fait de déménager plus loin, souvent dans une plus grande maison, et d’augmenter les distances domicile-travail, qui pourraient augmenter l’empreinte carbone. Il convient donc d’identifier et de réduire au maximum les conséquences de tous les effets rebonds pour que le télétravail devienne un outil efficace pour réduire l’empreinte carbone d’une entreprise.

Recommandations et perspectives

Notre étude permet de donner un meilleur aperçu de l’empreinte carbone du télétravail au Québec. Il est cependant à souhaiter qu’elle soit suivie par d’autres études qui, prises ensemble, permettront d’étudier la portée de l’empreinte carbone du télétravail dans toutes les régions et tous les secteurs d’activités du Québec.

D’ici là, les recommandations suivantes peuvent d’ores et déjà être adressées aux différentes organisations. En lien avec le transport, il convient de favoriser le transport en commun en offrant une passe mensuelle aux personnes travaillant en présentiel quatre ou cinq jours par semaine, et un certain nombre de droits de passage uniques aux autres. Les personnes non ou mal desservies par le transport en commun devraient pouvoir travailler totalement à distance, en priorité. En lien avec le numérique, les appareils informatiques fournis devraient être utilisés le plus longtemps possible. Leur reconditionnement ou le remplacement des pièces défectueuses devraient devenir la norme. De plus, l’espace de stockage disponible sur les serveurs devrait être limité. Enfin, en lien avec le bureau, il faudrait prévoir la transformation des espaces vacants en espaces locatifs ou, à défaut, la fermeture temporaire de sites dont tous les effectifs sont en télétravail au même moment.

Nous tenons à remercier le PCM, l’INRS, Loto-Québec et Mitacs pour l’aide financière.

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