Les corridors écologiques : au-delà de la protection de la biodiversité, un outil de justice climatique ?
Les changements climatiques se manifestent sur l’ensemble de la planète, mais ils ne touchent pas tout le monde de la même manière. C’est ce que vise à mettre en lumière le concept de justice climatique : les personnes qui, historiquement, ont le moins contribué aux changements climatiques sont celles qui en subissent le plus les conséquences et qui sont le moins en mesure de s’y adapter (Laigle, 2019). Depuis la révolution industrielle, les pays d’Europe de l’Ouest et d’Amérique du Nord sont responsables d’une part importante des émissions mondiales de dioxyde de carbone. Bien que d’autres pays, comme la Chine et la Russie, occupent aujourd’hui une place majeure dans les émissions annuelles, les responsabilités cumulées sont toujours inégalement réparties, de nombreuses régions d’Afrique contribuant peu aux émissions historiques globales. Pourtant, c’est en Afrique subsaharienne que les conséquences des changements climatiques sont les plus graves pour les populations vulnérables (Atwoli et al., 2023). Face à l’intensification des effets des changements climatiques, il devient essentiel de mettre en place des outils d’adaptation pour ces communautés vulnérables. L’objectif de cet article est de se pencher sur le rôle que les corridors écologiques pourraient jouer dans la lutte contre les inégalités climatiques, en servant d’outils d’adaptation pour ces communautés.
Initialement conçus pour lutter contre l’érosion de la biodiversité, les corridors écologiques figurent aujourd’hui parmi les outils permettant d’aider les espèces fauniques et végétales à s’adapter aux changements climatiques. Ces passages reliant des milieux naturels favorisent la biodiversité, mais aussi la production de services écosystémiques utiles aux communautés humaines, notamment les communautés rurales d’Afrique subsaharienne dépendantes de ressources naturelles. Bien que leur conception et leur mise en place aient parfois intensifié les pressions sur les communautés rurales, qui ont été exclues des processus décisionnels concernant l’affectation des terres et l’utilisation des ressources naturelles, nous proposons de repenser ces corridors afin qu’ils deviennent également un outil pour la justice climatique.
Les corridors écologiques : de la lutte contre l’érosion de la biodiversité à la lutte contre les changements climatiques
Le concept de corridor écologique a fait son apparition dans les années 1980, à une époque où la communauté scientifique tirait la sonnette d’alarme au sujet de l’érosion de la biodiversité. La fragmentation des habitats a alors été identifiée comme l’une des principales causes de cette perte de biodiversité sur le plan mondial. Le concept de corridor écologique a été présenté comme une solution pour relier ces habitats fragmentés et réduits par les activités humaines (étalement urbain, activités agricoles, foresterie, développement industriel, etc.) : ces éléments de paysages de forme plutôt étroite etallongée relient en effet des parcelles d’habitats naturels protégés qui, autrement, seraient isolées. Plus précisément, l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) décrit les corridors écologiques comme des zones géographiques clairement définies qui sont régies et gérées à long terme dans le but de maintenir ou de restaurer une connectivité écologique efficace (Hilty et al., 2020). Cette connectivité permet de favoriser les flux écologiques, tels que le déplacement d’espèces fauniques ou végétales entre ces parcelles.
Au-delà de leur rôle dans la préservation de la biodiversité, les corridors écologiques contribuent également à la génération de services écosystémiques, c’est-à-dire les services offerts par les écosystèmes aux sociétés humaines. Par exemple, une meilleure connectivité écologique peut avoir un rôle positif sur la pollinisation, qui dépend du déplacement des insectes pollinisateurs d’un habitat naturel vers un champ agricole, ou encore sur la qualité de l’eau et la régulation des inondations, qui dépendent du contrôle des flux d’eau et de nutriments dans les zones humides (Mitchell et al., 2013).
Dans le contexte des changements climatiques, la connectivité écologique devient d’autant plus importante pour que les êtres vivants puissent s’adapter aux nouvelles conditions de leurs milieux. Les corridors écologiques facilitent les déplacements des animaux ainsi que la dispersion des plantes, des processus essentiels dans un contexte de changements climatiques contraignant de nombreuses espèces à migrer vers des zones plus propices à leur survie. La connectivité écologique contribue ainsi à une meilleure capacité d’adaptation des espèces face aux perturbations climatiques (Monticone, 2018).
Malgré les bénéfices que peuvent apporter les corridors écologiques en tant qu’outils de conservation, plusieurs chercheurs ont démontré et documenté les conséquences négatives de telles mesures de conservation sur des populations humaines, notamment en Afrique subsaharienne.
Les corridors écologiques et les injustices de la conservation
Les outils de conservation de la nature, que ce soit sous forme de parcs nationaux ou de corridors écologiques, ont été des outils de « colonialisme vert » (Blanc, 2020) dans plusieurs régions africaines. Sous prétexte de créer de vastes espaces de protection de la nature, les gouvernements coloniaux, puis indépendants, ont instauré des zones « vierges », dont l’accès a été interdit aux populations rurales locales, tandis que les activités récréotouristiques y étaient souvent autorisées.
La création de telles zones de conservation s’est faite au détriment des populations locales dépendantes des ressources naturelles présentes sur leurs terres, au profit des politiques de conservation internationales que les nouveaux États indépendants se sont réappropriées.
Les coûts de ces zones de conservation pour les populations locales comprennent aussi une augmentation des conflits : des conflits entre les humains et la faune sauvage qui détruit les cultures, des conflits entre la communauté et les services de conservation, et des conflits d’accès aux ressources (désormais réduites) entre les membres de la communauté. À titre d’exemple, le projet de création du parc national de Ma Mbed Mbed, au Cameroun, a suscité des réticences, qui ont été exprimées publiquement en janvier 2025. Des populations locales ont manifesté leur opposition, invoquant des craintes d’intensification des conflits humains-faune déjà existants, notamment en raison du passage d’éléphants, qui détruisent les cultures. Aussi, elles craignaient que la création d’une aire protégée restreigne leur accès aux terres arables déjà fragilisées par la sécheresse. Ces inquiétudes reflètent un climat de méfiance, alimenté par des expériences antérieures de marginalisation et de prises de décision sans consultation adéquate.
Pourtant, force est de constater que dans un contexte de changements climatiques, les corridors écologiques apportent une série d’avantages aux populations rurales.
Les bénéfices des corridors écologiques pour les communautés rurales en Afrique subsaharienne
Les changements climatiques ne touchent pas toutes les populations de manière égale. Par exemple, les communautés rurales d’Afrique subsaharienne en subissent sévèrement les effets. Bien que diverses publications existent sur les conséquences des changements climatiques en Afrique subsaharienne, une étude récente suggère que les sécheresses dans cette partie du monde ont triplé entre 1970-1979 et 2010-2019 (Atwoli et al., 2023). Dans ce contexte, il est important de s’interroger : sous quelles conditions ces corridors peuvent-ils servir d’outils pour réduire les inégalités auxquelles font face les communautés rurales plus vulnérables aux changements climatiques?
Ces communautés rurales, qui dépendent de leurs ressources naturelles pour subvenir à leurs besoins, sont particulièrement vulnérables à la dégradation des terres, à l’insécurité alimentaire, aux pénuries d’eau et aux événements climatiques extrêmes (Laigle, 2019). Conçus traditionnellement pour préserver la biodiversité (Hilty et al., 2020) et renforcer la résilience des écosystèmes, les corridors peuvent intégrer des zones tampons multi-usages, des agroécosystèmes et des espaces de production durable, offrant ainsi aux communautés locales des avantages directs. L’un des atouts des corridors écologiques pour les communautés rurales réside dans leur capacité à garantir un accès à l’eau et aux terres fertiles. En préservant les forêts et les zones humides, ces corridors favorisent une meilleure pénétration de l’eau dans les sols, réduisant ainsi les risques d’inondation et de sécheresse. Ceci est crucial pour les communautés rurales dont l’accès à l’eau potable dépend des ressources naturelles locales. De plus, en stabilisant les sols, les corridors écologiques permettent de lutter contre l’érosion et la désertification, ce qui protège les terres agricoles utilisées par les populations locales. Par ailleurs, les corridors écologiques, en atténuant les effets des conditions climatiques extrêmes et en servant de bouclier contre les vagues de chaleur, protègent les rendements agricoles. Ces avantages s’avèrent particulièrement importants pour les communautés rurales qui vivent principalement de l’agriculture.
À la lumière de ce qui précède, on peut conclure que la double dimension écologique et socioéconomique constitue un levier original pour atténuer les inégalités et renforcer la justice climatique.
Les conditions nécessaires pour intégrer les corridors écologiques dans une approche de justice climatique
Les corridors écologiques sont de plus en plus considérés comme un outil efficace pour atténuer les conséquences des changements climatiques sur la biodiversité et les écosystèmes. Toutefois, pour qu’ils jouent également un rôle en matière de justice climatique, il est essentiel qu’ils soient conçus, gérés et intégrés de manière équitable. L’efficacité des corridors écologiques en tant que levier d’adaptation dépend de plusieurs conditions.
Inclusion des populations concernées dans la planification des corridors écologiques
Les mouvements de justice climatique soulignent la marginalisation de certaines communautés dans la redistribution des conséquences du changement climatique, alors que ces populations sont fréquemment exclues des processus décisionnels qui les concernent. Les corridors écologiques, en tant qu’outils d’adaptation aux changements climatiques, doivent être pensés en concertation avec ces communautés pour assurer la pertinence et l’acceptabilité sociale de ces mesures d’adaptation.
La gouvernance collaborative préconise la participation des parties prenantes, en particulier celles qui sont directement concernées par le problème à résoudre : une collaboration réussie doit inclure toutes les parties prenantes concernées par la décision (Emerson et al., 2012). Sans cela, la mise en œuvre des corridors risque d’entrer en conflit avec les besoins socioéconomiques des populations riveraines et de renforcer les inégalités environnementales.
La participation des citoyennes et des citoyens concernés peut ainsi accroître la pertinence, l’équité et l’acceptation des mesures d’adaptation climatique (Brink et Wamsler, 2018). Pour que les corridors écologiques deviennent des outils efficaces d’adaptation aux changements climatiques et contribuent à une justice climatique effective, il est nécessaire de permettre aux populations locales de participer activement à la gestion des territoires concernés, tout en maintenant les objectifs environnementaux au cœur des priorités.
Transcender l’échelle locale
Les corridors écologiques ne se limitent pas aux frontières administratives. Pour être efficaces, ils doivent être envisagés à l’échelle des paysages fonctionnels et des flux écologiques, ce qui implique des collaborations avec d’autres échelles décisionnelles, y compris transnationales. Dans le cadre de la gouvernance collaborative, différents acteurs, issus de divers secteurs (public, privé, associatif, citoyens) et œuvrant à différentes échelles administratives, participent conjointement à la prise de décision (Emerson et al., 2012).
Les défis soulevés par les changements climatiques s’inscrivent dans une problématique globale. Dans ce contexte, les mouvements pour la justice climatique ont démontré que les effets des changements climatiques exigent une coopération internationale. De la même manière, certains corridors écologiques traversent plusieurs pays et nécessitent une coopération transfrontalière. La mise en place de ces corridors doit être soutenue par une gouvernance intégrée, en impliquant les entités locales, nationales et internationales. C’est par exemple le cas de la zone de conservation transfrontalière (ZCT) du Kavango-Zambèze (KAZA), où se rejoignent les frontières de l’Angola, du Botswana, de la Namibie, de la Zambie et du Zimbabwe. Cette zone de conservation couvre une superficie d’environ 520 000 km2, englobe 36 aires protégées reconnues et abrite plus de 200 000 éléphants. L’un des objectifs principaux de la ZCT du KAZA est de constituer un réseau écologique transfrontalier pour assurer la connectivité entre les principales aires protégées de la région, tout en intégrant les stratégies de développement communautaire (Hilty et al., 2020). Concrètement, la ZCT-KAZA a mis en place plusieurs mesures qui illustrent une gouvernance intégrée sensible aux enjeux de justice climatique. L’initiative a introduit l’agriculture de conservation dans plusieurs villages riverains, une technique agricole reposant sur une gestion durable des sols. Cette approche a permis de renforcer la résilience des communautés face à la variabilité climatique tout en améliorant les rendements agricoles, comparativement aux techniques traditionnelles.
L’aménagement et la gestion des corridors écologiques ne peuvent donc être envisagés uniquement à une échelle locale ou nationale. Cet exemple montre comment un corridor écologique peut être géré de manière collaborative et transnationale, en tenant compte à la fois des impératifs écologiques et des besoins des communautés locales. L’aménagement des corridors écologiques ne peut donc se faire sans une gouvernance à échelles multiples, articulée autour de principes de justice environnementale.
Finalement, comme le démontre l’exemple de la zone de conservation transfrontalière du Kavango-Zambèze, qui a permis la mise en place d’une agriculture de conservation, les corridors ne sont pas uniquement des outils de conservation et de connectivité écologique. Ils peuvent aussi être des infrastructures stratégiques permettant de renforcer le lien entre les êtres humains et la nature, en contribuant à accroître la résilience des communautés face aux changements climatiques.
Conclusion
Les corridors écologiques, en atténuant les effets des changements climatiques et en améliorant la santé de la Terre, offrent d’emblée des avantages aux humains qui l’habitent. Pour s’assurer que ces avantages bénéficient aux populations qui habitent sur des territoires proches des corridors et y vivent, il est essentiel de prendre en compte leurs besoins, de les inclure dans les décisions et d’adopter une perspective transfrontalière lorsque c’est nécessaire.
Bien qu’ils s’inscrivent dans la continuité d’initiatives de restauration ou de conservation, les corridors écologiques apportent une réponse plus intégrée aux défis de justice climatique, en articulant connectivité écologique, sécurité des moyens de subsistance et inclusion des communautés dans la gouvernance des territoires. Il est pour cela impératif de penser la protection de la biodiversité comme protection du tissu vivant, y compris humain.
Peut-on repenser les corridors écologiques dans une approche d’écologie décoloniale qui consiste à réfléchir conjointement aux questions environnementales et aux inégalités sociales (Ferdinand, 2019) ? Nous avons présenté dans ce texte des exemples et des méthodes qui tendent à montrer que oui.









