Traduire la science climatique pour soutenir l’action publique : bonnes pratiques et exemples tirés de notes de politique
Les changements climatiques influencent la santé physique et mentale de la population québécoise. Blessures, maladies cardiovasculaires et respiratoires, troubles de santé mentale… ces effets devraient s’intensifier au cours des prochaines années. En outre, les effets des changements climatiques perturbent davantage la santé de certains groupes, dont les personnes à faible revenu et les personnes aînées (Senay et Demers-Bouffard, 2025).
La population québécoise reconnaît l’urgence climatique et estime que tous les paliers de gouvernance devraient en faire plus et adapter leurs actions pour protéger les personnes les plus touchées (Champagne St-Arnaud et al., 2024). Toutefois, dans le contexte actuel, les préoccupations économiques prennent souvent le pas sur la lutte contre les changements climatiques (De Marcellis-Warin et Peignier, 2025). La fatigue informationnelle, la polarisation et la désinformation climatique contribuent également à limiter l’action climatique. Mieux communiquer la science climatique, particulièrement auprès des décisionnaires, fait partie des solutions pour infléchir cette trajectoire.
L’Institut national de santé publique du Québec (INSPQ) a mené divers projets sur la communication climatique au fil des ans. Une de ses dernières entreprises est le développement d’une collection de notes de politique sur les changements climatiques, la santé et l’équité. À l’été 2024, une analyse de besoins a été effectuée auprès de publics cibles potentiels pour soutenir le cadrage des notes. Vingt-huit entretiens ont été réalisés auprès de décisionnaires québécois de dix-neuf ministères, organismes et organisations de la société civile (Demers-Bouffard, 2025). S’appuyant sur les notes politiques de l’INSPQ, les données de ces entretiens et les travaux de Boivin, Grenier et Dragomir (2024), cet article propose de bonnes pratiques en matière de communication en les appliquant pour les décisionnaires de l’action publique climatique.
Encadré : Qu’est-ce qu’une note de politique?
Il s’agit d’un document de quelques pages, souvent imagé, avec un ton plus stratégique que scientifique. Une note de politique fournit, sur la base de données probantes, un éclairage sur un enjeu et propose des pistes d’action politique à privilégier pour y répondre. Les décisionnaires trouvent ce format crédible, facile à comprendre et utile pour soutenir la prise de décision (Arnautu et Dagenais, 2021).
Neuf bonnes pratiques pour la communication climatique
Neuf bonnes pratiques émergent pour guider une communication efficace auprès des décisionnaires (Figure 1). Ces bonnes pratiques s’inscrivent plus largement dans la science du transfert des connaissances visant à favoriser le passage du savoir à l’action (Graham et al., 2006). Cette section illustre ces bonnes pratiques en les appliquant dans un contexte de communication climatique et en s’inspirant de la production des notes de politique de l’INSPQ. Les citations sont tirées des décisionnaires ayant participé aux entretiens.

Sources : Boivin, Grenier et Dragomir (2024); Demers-Bouffard (2025).
Adapter au contexte et aux objectifs du public cible
Pour élaborer son message, il faut en premier lieu se mettre à la place de son public cible. Quels sont ses objectifs, ses activités en cours, ses préoccupations et ses valeurs? La planification stratégique, les politiques, les positionnements dans les médias ou le profil de son public cible peuvent servir à y arrimer vos propres objectifs de communication. Un contenu qui répond aux besoins réels du décisionnaire a beaucoup plus de chances d’être lu et utilisé.
Par exemple, dans sa note sur la planification territoriale, l’INSPQ souligne que les Orientations gouvernementales en aménagement du territoire (OGAT) invitent les municipalités à tenir compte des effets de leurs projets d’aménagement sur la santé (Demers-Bouffard et Senay, 2025). Ce levier contextuel amène donc les municipalités à devoir considérer la santé et l’action climatique lors de la révision obligatoire de leur planification territoriale.
« C’est vraiment important de s’assurer que c’est arrimé avec les politiques et les orientations gouvernementales qui peuvent toucher différents ministères. »
Co-construire avec le public cible
La meilleure façon d’adapter sa communication au public cible est de le faire participer à la réflexion dès le départ. Co-construire le message avec son public cible accroît la confiance mutuelle et engage toutes les parties prenantes dans l’action dès le début. Cette approche augmente les chances que le public cible s’approprie le contenu, l’adopte et devienne un ambassadeur ou une ambassadrice auprès de ses partenaires. Les rôles de chacun et chacune doivent être établis clairement et rapidement pour favoriser la complémentarité et gérer les attentes.
Dans le cas des notes de politique de l’INSPQ, la co-construction prend la forme d’une intégration du public cible tout au long de son processus d’édition, du choix des thèmes à la révision des textes préfinaux.
« Il ne faut pas arriver avec des tâches ; on n’arrive pas avec une feuille de route pour cette personne-là en disant : vous allez devoir me faire ci ou ça. […] Quand un autre ministère nous arrive avec des exigences, c’est bien beau d’avoir pensé ça dans ton coin, mais on avait déjà pas mal d’ouvrage; je n’ai pas besoin de la tienne. »
Miser sur la crédibilité et la transparence
La crédibilité du messager ou de la messagère influence fortement la réception du message. Les personnes expertes issues du milieu du public cible, les scientifiques et le personnel de la santé sont souvent perçus comme plus crédibles pour porter les messages climatiques. Le contenu de la publication devrait aussi présenter des données probantes provenant d’institutions renommées. Les notes de politique de l’INSPQ s’appuient ainsi sur la littérature scientifique et sur des organisations reconnues par le public cible, tout en présentant ce contenu de façon vulgarisée. Par ailleurs, la méthodologie n’a pas à figurer directement dans le document, ou sinon très brièvement. Ces informations techniques peuvent alourdir inutilement le message. Par souci de transparence, un lien vers un rapport complet peut donner accès aux sources, à l’ensemble des données et à la méthodologie.
« Il faut qu’on soit capables d’avoir une bonne traçabilité des données, c’est-à-dire d’être capable d’identifier d’où elles viennent et de valider leur fiabilité. C’est clair que des données provenant d’instances indépendantes avec un cadre scientifique bien déterminé et robuste, ce sont des données qui vont nous intéresser énormément »
Mettre l’accent sur les solutions faisables
Identifier un problème sans proposer de solutions réalistes pour le public cible peut générer de l’éco-anxiété ou du découragement. Les décisionnaires veulent savoir ce qu’il y a à gagner en agissant, pas seulement ce qu’il y a à perdre par l’inaction. Il ne faut donc pas se limiter à définir des enjeux et les risques, mais aussi proposer des opportunités et des solutions adaptées à leurs moyens. Pour en évaluer la faisabilité, les solutions doivent considérer les freins qui limitent leur mise en œuvre, comme le financement et l’acceptabilité sociale. Les décisionnaires aiment également qu’on leur montre les leviers ou les façons d’intégrer les solutions dans leurs activités. Adopter une approche progressive au départ peut ouvrir la porte à des solutions plus transformatrices par la suite.
Dans sa note sur la planification territoriale, l’INSPQ propose des solutions qui s’inscrivent dans des processus existants (Demers-Bouffard et Senay, 2025). Il montre concrètement ce que l’évaluation d’impact à la santé (EIS) peut apporter à la planification territoriale et comment peuvent s’arrimer les différentes étapes des deux démarches (Figure 2).

Source : Demers-Bouffard et Senay (2025).
« Tout ce qui génère de l’éco-anxiété sans amener une solution, à mon avis, ce n’est pas porteur. Je pense qu’il faut identifier les problèmes, mais dire : on fait quoi à partir de maintenant ? »
Employer un cadrage sanitaire et économique
Les cadrages « santé » et « économie » peuvent résonner davantage pour différents publics cibles, surtout en combinaison, car il s’agit de deux priorités constantes dans la population (Champagne et al. 2024). Recadrer le message en soulignant les cobénéfices sanitaires et économiques de l’action climatique peut faire contrepoids au discours pessimiste susceptible d’alimenter la fatigue climatique. Les données quantitatives et économiques sont également révélatrices pour les décisionnaires. Elles leur permettent de comparer les interventions et les aident à justifier leurs choix. Les coûts de l’inaction, le nombre de vies sauvées ou de maladies évitées, ou encore les économies à réaliser constituent des arguments efficaces et mobilisateurs. Par exemple, dans sa note de politique sur le logement et l’action climatique, l’INSPQ souligne que les « enjeux de logements expliqueraient 30 % des cas de mauvaise santé générale au Québec — un coût de près de trois milliards de dollars par année dans la province » (Demers-Bouffard, Senay, 2026c).
« C’est sûr que la santé est quelque chose qui vient toucher les gens personnellement. C’est parlant. Souvent, c’est un bon véhicule de communication et de mobilisation. »
Favoriser la concision et la lisibilité
Les décisionnaires veulent comprendre le problème sans se noyer dans les détails. Ils n’ont généralement pas le temps de lire de longs rapports. Un équilibre est nécessaire entre dégager une information suffisante permettant d’établir un bon portrait de la situation et limiter les données moins pertinentes pour la prise de décision. Les documents courts, d’au plus quelques pages, avec des messages clés en première page et des phrases courtes, sont à privilégier. Une structure épurée et aérée favorise la lisibilité, alors que des intertitres ou des exergues facilitent le repérage des informations d’intérêt.
Pour répondre à ce besoin de concision, l’INSPQ a divisé le contenu de sa note sur la biodiversité en en produisant une pour le palier municipal et une pour le palier provincial, permettant aux décisionnaires d’avoir accès plus directement à l’information d’intérêt pour leur palier décisionnel (Demers-Bouffard et Senay, 2026a ; Demers-Bouffard et Senay, 2026b).
« En fait, souvent, tout le monde associe tout aux changements climatiques. Les changements climatiques deviennent le développement durable ou deviennent tout. À force de tout vouloir inclure, on perd le focus, puis on ne sait plus où on en est. »
Opter pour un contenu et un langage accessibles
Le point de départ du message doit correspondre au niveau de compréhension et de sensibilisation du public cible. Il importe de construire sur les acquis du public cible, de le rencontrer là où il se trouve. Un langage accessible améliore la compréhension et la réceptivité du message. Les termes techniques et les acronymes doivent être évités, ou expliqués lorsqu’ils sont nécessaires. En raison du jargon scientifique abondant propre aux sciences climatiques (atténuation, effet rebond, justice climatique, etc.), le langage doit être adapté au niveau de littératie du public visé. Sans en abuser, des analogies et un contenu visuel épuré et diversifié — comme des tableaux, des listes à puces et des figures — peuvent aider à comprendre plus rapidement les messages pour une variété de profils.
Pour rendre le contenu des notes plus accessibles, l’INSPQ fait appel à plusieurs procédés : vulgarisation des concepts inhérents à la santé publique, utilisation d’exemples concrets et d’étude de cas, représentations graphiques, etc. Dans la note sur la biodiversité destinée au palier provincial, l’approche « Une seule santé » est représentée par une figure montrant les interactions entre les santés humaine, environnementale et animale, et illustrée par l’exemple bien connu des algues bleues (Demers-Bouffard et Senay, 2026b).
« Je pense qu’il faut répéter avec des mots différents, ou répéter en donnant un exemple concret pour ne pas rester au niveau du concept. »
Adopter un ton positif, incitatif et affirmatif
Un ton alarmiste ou défaitiste peut rebuter le public cible. Les décisionnaires ont besoin de considérer le défi comme atteignable, voire de constater que d’autres organisations y arrivent déjà. Le contenu ne devrait pas non plus donner l’impression de moraliser ou d’imposer sa vision. La co-construction des messages permet d’ailleurs d’éviter cet écueil. Il vaut mieux respecter l’autonomie des décisionnaires et adopter une posture d’échange. Toutefois, il faut aussi se montrer affirmatif avec des directions claires et limiter l’incertitude lorsque c’est possible. Il s’agit d’un équilibre délicat, mais essentiel pour maintenir une relation de confiance, éviter le découragement et inciter à l’action.
Montrer à son public ce qui est déjà fait par des pairs peut inciter à l’action, car le projet devient réalisable. La note de l’INSPQ sur la biodiversité destinée au milieu municipal cite certains projets pertinents déjà réalisés par diverses municipalités du Québec – MRC plus rurales, villes de taille moyenne et grands centres – pour tenter d’en inspirer un maximum (Demers-Bouffard et Senay, 2026a).
« Parfois, on arrive dans des situations où les gens mettent des nuances de gris pâle au gris foncé dans les conclusions. Finalement, on ne sait pas exactement c’est quoi la conclusion. Donc, c’est d’avoir des conclusions qui sont bien identifiées et bien fermes »
Diffuser à un moment propice
Le moment de diffusion est crucial. Un document envoyé au mauvais moment risque de se perdre à travers toutes les informations auxquelles le public cible est exposé chaque jour. Les urgences et les événements récurrents, comme les budgets, les mises à jour de politique ou les colloques, représentent des fenêtres d’opportunité avantageuses. Préparer le contenu à l’avance permet de profiter de ces opportunités. En prenant l’exemple des notes de politique publiées sur la biodiversité, l’INSPQ attend l’opportunité la plus prometteuse pour les publiciser rapidement auprès d’organisations stratégiques, comme le MELCCFP dans le cadre de la mise à jour du Plan nature 2030 (Demers-Bouffard et Senay, 2026a ; Demers-Bouffard et Senay, 2026b).
« Arriver six mois plus tard, ça ne donne rien ! »

Conclusion
Dans un contexte de fragilisation des politiques publiques climatiques, les bonnes pratiques présentées dans cet article offrent des repères utiles pour guider la communication destinée aux décisionnaires, mais aussi toute communication visant la population ou le monde professionnel. Une stratégie de communication hybride augmentera son potentiel de transformation. Par exemple, la note de politique s’avérerait plus efficace lorsqu’elle est combinée à d’autres activités de transfert de connaissances, comme des rencontres de breffage (Arnautu et Dagenais, 2021). Toutefois, ces bonnes pratiques ne sont pas des recettes magiques : elles demandent des ajustements selon le contexte. Certaines pratiques peuvent entrer en tension : l’explication peut s’opposer à la concision, et le respect de l’autonomie du public cible peut entrer en conflit avec des recommandations claires, par exemple. Avant tout, l’important est de maintenir le dialogue et de construire des relations de confiance avec le public cible.









